Merci, M. Harper

Le 2 août dernier, vous avez décidé de plonger le Canada dans une campagne électorale d’une durée record ; 79 jours, c’est long. Peut-être avez-vous cru essouffler vos adversaires, les faire trébucher à répétition, avoir raison de l’intérêt des Canadiens, mais tout le contraire s’est produit. Et je vous en remercie.

Le point sombre de l’aventure est sûrement cette facture plus salée qui sera refilée aux contribuables, gracieuseté de votre si faussement nommée Loi sur l’intégrité des élections. Mais si les contribuables peuvent vous en vouloir, les citoyens soucieux de la bonne santé de leur démocratie ont finalement été bien servis. Et à votre détriment, vous qui faites si peu de cas de ses principes et de nos institutions.

Vous qu’agace l’obligation de rendre des comptes, qui évitez les journalistes comme la peste et ne côtoyez que les Canadiens qui pensent comme vous avez été forcé de répondre à quelques questions chaque jour, y compris durant le procès du sénateur Mike Duffy et la crise des migrants. Les citoyens barrés de vos rassemblements ont pu vous suivre dans les médias et jauger votre message.

Votre héritage a pu, en grande partie, être passé sous la loupe, décortiqué et critiqué : votre politique étrangère belliqueuse, votre mépris pour la science et la magistrature, votre incurie environnementale, votre loi discriminatoire en matière de citoyenneté, votre négligence en matière de sécurité ferroviaire et alimentaire, votre justice revancharde… Je pourrais continuer longtemps.

Vous espériez sûrement vous mettre en valeur en brandissant votre bilan économique et en maniant la peur de l’autre et votre hantise sécuritaire. Cela a fonctionné, mais seulement qu’en partie, les partis d’opposition et bien des citoyens vous attendaient sur ce terrain.

 

Si le NPD n’a pas réussi à profiter de cette longue mise à l’épreuve, le Parti libéral et son chef Justin Trudeau en ont exploité tous les avantages, et le Bloc québécois, piloté par Gilles Duceppe, a eu le temps de sortir de l’ombre, où il était relégué au départ.

On dira que la campagne était commencée depuis près d’un an, mais sa nature officielle a forcé les médias à suivre tout le monde à la trace et fait en sorte que les citoyens y portent attention, leur intérêt allant sans cesse croissant.

Je persiste. Ce sont ces mêmes citoyens qui en sortent gagnants, car ils ont eu le temps de soupeser les différentes options, de s’informer, de se mobiliser. Car mobilisés, ils l’ont été et le seront jusqu’à lundi.

Un nombre record de tierces parties — 96 comparativement à 55 en 2011 — s’est inscrit auprès d’Élections Canada pour intervenir dans cette campagne. Des individus, des syndicats et des organisations non gouvernementales ont ainsi obtenu le droit de militer contre ou en faveur d’un parti, d’un candidat ou d’une politique précise. Et la majorité, M. Harper, a sauté dans l’arène pour vous montrer la sortie.

Ces groupes se préparaient déjà à agir de la sorte, la date des élections étant connue depuis longtemps, mais le déclenchement prématuré des hostilités les a fouettés. Et cela va des postiers aux infirmières en passant par des groupes environnementaux et de défense de la démocratie. Les syndicats, dont la FTQ et Unifor, forment le plus gros contingent, mais ne sont pas loin derrière les partisans du vote stratégique, comme Leadnow.ca / À l’action, Vote Swap et One Vote Matters (Chaque vote compte).

 

L’obligation de s’inscrire peut surprendre certaines personnes, mais elle assure une plus grande transparence. On sait qui est derrière chaque campagne. De plus, les dépenses de ces groupes sont limitées afin d’équilibrer les forces en présence. Les organisations les mieux nanties ne peuvent étouffer la voix des autres. Cette année, ils peuvent dépenser jusqu’à 439 410 $ à l’échelle du pays ou 8788 $ par circonscription.

Imaginez, M. Harper, si ces groupes et syndicats avaient pu dépenser sans compter comme vous le souhaitiez quand vous étiez à la tête de la National Citizens Coalition. Vous avez mené votre bataille pour l’élimination des plafonds de dépenses par les tiers jusqu’en Cour suprême. Sans succès. Heureusement.

Et si vos nouvelles exigences en matière d’identification des électeurs devaient en décourager plusieurs, là encore, des organisations et des citoyens ont veillé au grain afin de mousser la participation de Canadiens moins enclins à voter. On pense aux jeunes, aux autochtones, aux itinérants, aux musulmans.

Alors oui, 79 jours, c’est trop long, mais 35 jours, comme c’est la norme depuis quelques élections, c’est beaucoup trop court. M. Duceppe propose de limiter la durée des campagnes à 49 jours. En fait, elles ne devraient pas durer moins longtemps, car si les machines partisanes ont les moyens de matraquer leurs messages rapidement, les citoyens et les organisations de la société civile, généralement dotées de moins de ressources, ont besoin de temps pour se faire entendre et éveiller l’intérêt des électeurs. Leur rôle est important. La démocratie et le combat contre l’apathie exigent qu’on en tienne compte.

Ce que vous avez fait malgré vous, M. Harper. Merci quand même.

22 commentaires
  • Michel Thériault - Inscrit 17 octobre 2015 01 h 23

    Et vlan dans les gencives!

    Et vlan! dans les gencives.

    Merci Madame Cornellier. Il importât que ce fût dit.

    Vous l'avez fait à visage découvert, courageusement, avec la lucidité et la constance qui caractérisent vos textes et analyses politiques depuis que nous avons le prévilège de vous lire dans le meilleur quotidien de ce pays. (Peut-être bien de ce continent)

    Cette baffe, Harper ne l'aura pas volée. L'irrespect des médias, qui est le propre de ce troll-des-montagnes, c'est aussi, et surtout, le mépris de la "populace" dont je suis. À quelques heures des élections, je redis, Il importât que ce fût dit.

    Bonjour chez-vous.

  • Normand Carrier - Inscrit 17 octobre 2015 07 h 36

    Cette longue campagne aura aidé finalement ...

    Nul doute que cette campagne de 79 jours aura aidé les libéraux de Justin Trudeau et anéanti le Néo-démocrates .....
    La grande majorité de chroniqueurs avaient aussi enterré le BLOC et fait comme s'il n'existait pas sur l'échiqier politique en l'ignorant complètement durant cette campagne ..... Après un mois de pénombre , les débats en francais eurent lieu a R-C. et TVA , et qui ont permis a Gilles Duceppe de se signaler et nous rappeller comment il était la concience de ce parlement et comment le BLOC avait toujours été l'unique défenseurs du Québec .....

  • Michel Lebel - Abonné 17 octobre 2015 07 h 42

    Merci!

    Merci pour votre texte, Mme Cornellier. Vous avez bien saisi le "cas Harper". Avec cette bien longue campagne électorale, l'homme de Calagary s'est piégé. Je crois que l'Histoire jugera sévèrement la décennie Harper. Surtout pour son grand et grave mépris des institutions démocratiques.


    Michel Lebel
    Ancien professeur de droit constitutionnel et international

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 17 octobre 2015 13 h 21

      J'espère que la décennie + de John James Charest sera tout autant jugée sévèrement par l'Histoire...
      Mais on sait qu'il y en aura toujours qui défenderont l'indéfendable ...

    • Serge Morin - Inscrit 17 octobre 2015 17 h 56

      Bravo pour la justesse de vos propos
      toutefois avec des oeillères


      Serge Morin
      ancien fonctionnaire ayant subi au moins 5 decrets lui imposant ses conditions de travail

    • Michel Lebel - Abonné 18 octobre 2015 11 h 04

      @ Serge Morin,

      Je n'ai pas d'oeillères, mais je n'absolutise pas et je n'absolutiserai jamais la politique et les politiques, hommes et femmes. J'abhorre tout réductionnisme idéologique. Harper en était un bel exemple. Tout nationalisme est forcément réducteur: pas de salut en dehors de la seule et unique nation, voire d'un seul parti, du seul parti qui peut la représenter et la défendre. Non merci!

      M.L.

    • Chantale Desjardins - Abonnée 18 octobre 2015 13 h 08

      M. Lebel, comme professeur de droit constitutionnel , vous auriez dù soutenir egalement le Bloc québecois qui défend les quécois que Trudeau pere et fils ont massacré. J'aurai cru que vos connaissances constitutionnelles serviraient à éveiller notre Quebec et les inviter à voter pour un part qui veut un pays bien mérité.
      L'avenir nous réserve peut etre une surprise de votre part et vous rejouindrez les souverainistes qui seraient heureux de vous comptez parmi eux.

      Chantale Lapierre

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 19 octobre 2015 08 h 17

      «L'avenir nous réserve peut-être une surprise de votre part et vous rejoindrez les souverainistes qui seraient heureux de vous compter parmi eux.»

      Vous rêvez madame Lapierre, Monsieur est contre tout «nationalisme» apparent ou pas. Le mondialisme ne se bâdre pas des couleurs locales.

      PL

    • Michel Lebel - Abonné 19 octobre 2015 15 h 05

      @ Pierre Lefebvre,

      Vous vous trompez, M.Lefebvre. Je ne suis pas un mondialiste à tout crin. Je crois à l'importance des nations, mais je me méfie de toute idéologie, y compris donc du nationalisme qui tend, lui aussi, à être réducteur et exclusif.
      Un fédéralisme multinational pourrait tempérer les excès possibles d'un nationalisme exclusif. C'est une voie difficile, mais je crois que c'est la voie de l'avenir. Pour y arriver, Il faut voir grand, avec un sens de la justice, du compromis et avoir le coeur à la bonne place. Est-ce un rêve impossible? Non, mais vous devez croire en l'Homme, en dépit de tout...

      Michel Lebel

  • Joël da Silva - Inscrit 17 octobre 2015 08 h 01

    Harper, le maladroit de droite

    Tout le bien que Harper, malgré lui, a fait à la démocratie.

    Je savoure le «merci quand même».

    • André Tremblay - Abonné 17 octobre 2015 20 h 18

      Quel bien a t'il fait à la Démocratie ?

  • Jacques Boulanger - Inscrit 17 octobre 2015 08 h 38

    Ne pas se réjouir trop vite

    Le remède à venir sera peut-être pire que le mal dont on voulait guérir.