Jeu de massacre souverainiste

Christian Saint-Germain signe un pamphlet animé par une colère jubilatoire, dont la thèse est celle d’un indépendantiste résolu, inspiré par la théorie de la décolonisation, qui en a soupé des atermoiements souverainistes.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Christian Saint-Germain signe un pamphlet animé par une colère jubilatoire, dont la thèse est celle d’un indépendantiste résolu, inspiré par la théorie de la décolonisation, qui en a soupé des atermoiements souverainistes.

Le colonisé, écrit Christian Saint-Germain, est « un être qui tend vers le non-être, mais en s’affirmant pendant tout le trajet ». Le peuple québécois, dans cette logique, se qualifie pour le titre. « Nous sommes, continue Saint-Germain, dans une dynamique de préarrangements funéraires avec le Canada et dans la recherche des plus hauts standards vétérinaires pour l’agonie individuelle. » Plus grave encore, nos élites nationalistes présideraient à cette marche funèbre, en vidant le projet national de sa charge existentielle.

Cette thèse, assenée dans L’avenir du bluff québécois, un pamphlet animé par une colère jubilatoire, est celle d’un indépendantiste résolu, inspiré par la théorie de la décolonisation et par les figures de Pierre Vallières et de Lionel Groulx, qui en a soupé des atermoiements souverainistes. Deux fois docteur — en théologie et en droit —, Saint-Germain enseigne la philosophie à l’UQAM. Son pamphlet, souvent très drôle, ne fait pas de quartier.

Même si, en entretien téléphonique, il témoigne de son admiration pour Lucien Bouchard et Jacques Parizeau, le pamphlétaire, dans son ouvrage, ne les épargne pas. « Ces chefs, écrit-il, n’ont-ils jamais cru à l’indépendance du Québec et le PQ a-t-il été autre chose que le syndicat de boutique de l’entreprise fédérale ? Ils souhaitaient l’amélioration de la situation constitutionnelle. Ils n’étaient pas des leaders véritables. »
 

Candeur

Mener le Québec à l’indépendance, écrit Saint-Germain, est une « action politique grave ». Quand le Canada a vraiment cru que ce projet pouvait se concrétiser, il n’a pas hésité à jouer les gros bras (en 1837-1838, en 1970, en 1995). Dans Le référendum volé, qui paraît cette saison dans une nouvelle édition enrichie chez Baraka Biblio, Robin Philpot révèle que, pour les fédéralistes, tous les coups, même illégaux, sont permis quand il s’agit de défendre l’ordre constitutionnel établi.

Or, selon Saint-Germain, Bouchard et Parizeau, de même que leurs prédécesseurs péquistes, ont fait preuve d’une inqualifiable candeur en partageant « avec la population l’illusion de l’arrangement démocratique, du gentlemen’s agreement avec les suppôts de Lord Durham ». Le projet d’indépendance est une lutte et a des ennemis. Ne pas en tenir compte, insiste le pamphlétaire, relève de l’innocence politique la plus crasse. Saint-Germain évoque même la nécessité de développer, après octobre 1970, un service d’espionnage et de contre-espionnage. Au lieu de cela, écrit-il, « l’architecte principal de “l’étapisme” avait plutôt décidé d’infiltrer la GRC par les soirs ».

Vouloir l’indépendance, explique le philosophe, c’est vouloir entrer dans l’Histoire par la rupture avec l’État colonisateur, qui menace notre survie nationale en étant responsable de notre oppression économique et de notre humiliation linguistique. Or, les leaders souverainistes, en colonisés qui craignent le jugement du maître, ont gommé toute « animosité historique » de leurs discours, ont tremblé devant la moindre accusation d’ethnicisme et se sont enferrés « dans un argumentaire économique coût/bénéfice », celui des « marchands de tapis », selon la formule de Pierre Bourgault.

Ils ont privé, ce faisant, le projet indépendantiste de sa portée mythique et libératrice, pour le transformer en « un discours politique vide où la seule question adressée aux citoyens n’est pas de nature existentielle, mais relève de la psychologie du consommateur : ressentez-vous votre disparition progressive dans le grand tout multiculturel canadien comme un drame constitutionnel au point de vouloir en sortir ? Pas pantoute, je roule avec deux chars ! »

 

Modernisation molle

Ce triste aboutissement, selon Saint-Germain, est le résultat de l’esprit modernisateur de la Révolution tranquille. Sa critique de ce « temps mythique » de notre histoire n’est pas toujours évidente et flirte parfois avec un patriotisme conservateur de droite, nourri de grandeur héroïque. Saint-Germain parle de la Révolution tranquille comme d’une « lente consumation des forces vives dans des mesures sociales finalement confondues avec des actes importants ».

Le peuple québécois, tout occupé à se moderniser, aurait alors perdu son lien vital avec son passé et son destin historique, se serait embourgeoisé et aurait pris le développement de la sollicitude étatique pour sa libération, s’engluant ainsi dans une mollesse nationale dont les nouveaux idéaux sont les soins de santé et la qualité de vie.

Sur le plan culturel, Saint-Germain conclut à l’échec : malgré la démocratisation de l’école, la conscience historique est en déroute et la langue se délite, « comme si Roméo Dallaire, récent docteur honoris causa de l’Université de Montréal, et le non moins sénatorial Jacques Demers avaient concocté un recueil de textes pour finissants du baccalauréat en communication ».

Saint-Germain, déchaîné, frappe fort. Parizeau, écrit-il, « manquait cruellement de jugement » ; Lucien Bouchard est un « fesse-mathieu » charismatique mais pleutre, qui déshonore son statut d’ancien chef nationaliste en acceptant des mandats du gouvernement libéral et en fréquentant le Sagard des Desmarais ; Jean-Martin Aussant est un « intrigant » ; Françoise David, une « agente de pastorale » ; PKP, un « candidat instable », qui a peu de chances de réussir là où des « chefs intellectuellement plus cohérents » ont échoué.

En se livrant à ce jeu de massacre cathartique, Christian Saint-Germain n’a d’autre intention, confie-t-il en entrevue, que de faire le procès expéditif d’un souverainisme dévoyé, pour mieux relancer la lutte nationale, pour éviter que le PQ ne passe à l’histoire que comme le parti qui nous aura permis de mourir dans la dignité. Brutal, l’électrochoc risque toutefois d’abîmer le patient.

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Perdre sa langue, ce n’est pas commencer une nouvelle vie en Amérique du Nord et en apprendre une autre. Tout immigrant en est éventuellement capable. Perdre sa langue, c’est perdre son âme et laisser errante celle des ancêtres.

Être colonisé, c’est ne pas vouloir véritablement ce à quoi on prétend aspirer. C’est “faire à semblant” d’aller dans une direction, alors que dans les faits on rebrousse chemin.

L’avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire

Christian Saint-Germain, Liber, Montréal, 2015, 88 pages

10 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 17 octobre 2015 07 h 23

    L'impertinence de Saint-Germain

    Saint-Germain frappe sur des têtes de turc, non celles des héros, mais celles sur lesquelles il se «colletaille» pour se dire le penseur, le vrai, du projet national.

    Pourquoi ? Pour sortir ce projet du modernisme et le relancer avec des égos auto-glorifiés à «tapocher» des têtes perdantes à mener le combat national, toujours le vrai, mythique et libérateur, dont Groulx et Vallières furent des mentors et Bourgeault, le chevalier.

    Après avoir knockouté et glorifié, pour Saint-Germain, ne reste qu’à épurer le PQ et reprendre la lutte avec des chefs qui l’ancreront dans le vrai, qui est la nation ethnoculturelle québécoise à libérer.

    Docteur en théologie et en droit, Saint-Germain se mute le promoteur d’une vision qui construit le futur sur le passé. Campé là, il invite les promoteurs de l’indépendance à s’arc-bouter à une logique essentialiste alors que l’indépendance implique une démarche politique existentielle dont il importe avant tout d’en préciser les motifs politiques.

    En cela, il incite à concevoir la nation dans les termes de sa négation prétendument pour éviter l’agonie d’une mort à l’horizon alors que la seule mort qu’il annonce est celle d’une nation politique en gestation.

    Il y a là une erreur magistrale. Oui. Magistrale. Non pas parce que Saint-Germain picosse le PQ. Plutôt parce qu’il l’incite à prendre une voie qui le campera dans la logique des promoteurs de l’autodétermination interne dont il vilipende les propos plutôt que dans celle qui anima les Patriotes.

    C’est probablement pour cette raison que ce livre pamphlétaire se termine sans identifier ce qu’implique un projet d’autodétermination externe dans le contexte actuel, un impensé auquel contribuent les propos de Saint-Germain en essentialisant ce projet.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 octobre 2015 07 h 52

    Brutal

    Il n'y va pas de main morte, mais il n'a pas vraiment tort. L’accession à l’indépendance ne peut se faire «en douceur». Le respect de «l’autre» n’apparaitra pas sans volonté manifeste du soi. L’indépendance ne se fait pas en disant «s’il vous plait». Et elle ne sera respectée que si toute la population est unanime, ce qui ne semble pas être vraisemblable à court ou long terme. Et plus le temps passe, plus les raisons de la faire s’effritent en miettes de groupuscules qui cherchent à faire avancer leur position plutôt que le but commun.

    J’ai comme image des gens qui se tracassent les uns les autres dans le stationnement après que la partie est finie. Derniers soubresauts d’une partie enlevante avant le renter chez-soi pour dormir. Game over !

    Les jeunes ? Ils sont ailleurs enveloppés dans la fausse sécurité que nous avons construite en instaurant un gouvernement supposé s’occuper de tout et qui commence déjà à montrer des fissures structurelles. Le «modèle québécois» après avoir nourri quelques bouches affamées qui se sont gavées à satiété s’effondre par son propre poids et les générations futures se trouveront devant un champ de ruine délaissés. Nous avons manqué notre coup à nous chamailler entre nous.
    Game over !

    Ne reste que les acharnés, accrochés à un rêve qui s’estompe, fouettant un cheval moribond duquel on veut faire sortir un dernier soupir avant son trépas.
    Triste constat.

    L’auteur du pamphlet peut bien être enragé; moi, je ne suis que déçu.

    PL

  • Daniel Cyr - Abonné 17 octobre 2015 09 h 21

    Patient dans le coma

    « Brutal, l’électrochoc risque toutefois d’abîmer le patient », je ne suis pas sûr qu'il soit préférable de laisser le dit-patient dans le coma! Si on le ranime, il est utile de lui signifier qu'il est bi-polaire et qu'il doit se soigner ou se faire soigner. Quand de prime abord, le sport national des québécois, bien avant le hockey, est de se plaindre de la météo, cela en dit long sur sa relation avec sa territorialité. Bonne première neige...

  • Lucien Cimon - Abonné 17 octobre 2015 14 h 54

    Si...

    Une aide précieuse d'un gérant d'estrades de talent à ceux qui ont plus de goût pour l'auto-flagellation que pour l'action: à la place du traditionnel fouet, il propose un tronc d'arbre plein de noeuds. Ça risque de rendre le patient comateux.
    «Si le monde marchait comme je veux, c'est comme je veux qu'il marcherait, le monde»...
    Mais voilà: le monde marche comme il veut et c'est avec celui-là que nous devons agir.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 18 octobre 2015 07 h 46

      «Si le monde marchait comme je veux, c'est comme je veux qu'il marcherait, le monde»
      Comme cette phrase en dit long sur les positions respectives tronquées de certains groupes qui se présentent sous nos yeux jugeant tous et toutes selon leur mesure.

      Ces «seuls à avoir raison», ces «détenteurs de LA Vérité», ces «prêt à expulser les différents d'un territoire qui leur appartiens en propre» qui ne démontre finalement qu'une fermeture d'esprit dans un enclave si petit qu'un seule personne peut y entrer. Faut-il être bas pour regarder le monde de si haut !

      Ce n'est pas nécessairement leur position que j'attaque, seulement le fait qu'ils veulent l'imposer. «Tout le monde a le droit de penser ce qu'il veut» fonctionne des deux bords, ou ça ne fonctionne pas.

      Les «acharnés» qui dénigrent tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont une plaie sur la liberté de penser et il faut les dénoncer sans relâche.

      PL

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 17 octobre 2015 17 h 49

    Le tatatouinage et les tatatouineurs.

    L'Histoire nous l'apprend:les Révolutions signifiantes,qui ne sont pas de l'ordre du-
    plus-ça-change-plus-c'est-pareil,sont exécutées par des minorités qui ne craignent pas de se sâlir la cravate en leur notariété.Le vrai changement consiste à s'extirper de l'Ensemble géré par les règles constitutionelles de l'oppresseur pour créer un
    nouvel Ensemble qui fonctionnera selon les nouvelles règles internes régissant les
    éléments du nouvel Ensemble (réf.La Théorie des ensembles.).

    Le poète Rainer Maria Rilke enseignait qu'en toutes choses il fallait aller au plus diffi-
    cile!Le plus difficile pour cheminer vers la Souveraineté du Québec n'est pas la partie
    de poker d'un référendum vite fait sur une simple question satisfaisante pour l'op-
    presseur.Le plus difficile c'est de se rédiger une Constitution québécoise d'abord et
    avant tout.Pour la prochaine élection provinciale,un Parti-Québécois qui demande au
    peuple un mandat claire et majoritaire afin de rédiger une Constitution québécoise
    dès le lendemain de son élection.Fini le tatatouinage et les tatatouineurs.Le Monde
    nous acceptera comme on est au bout d'un référendum acceptant ou refusant cette
    Constitution propre à nous-mêmes et appliquée selon nos règles intrinsèques.Fini le
    colonialisme par procuration.

    Le sens pratique de ce Pierre-Karl Péladeau pour les "vrais affaires" menées à sa ma-
    nière est garant de sa réussite.