Le prix Nobel de la médiocrité

La médiocratie s’illustre aussi lorsque l’acte de voter devient l’occasion d’une parade d’Halloween. La tête dans le sable ou la tête dans le voile, c’est blanc bonnet ou bonnet blanc.
Photo: Source Facebook La médiocratie s’illustre aussi lorsque l’acte de voter devient l’occasion d’une parade d’Halloween. La tête dans le sable ou la tête dans le voile, c’est blanc bonnet ou bonnet blanc.

Dans le fond, si un pays pouvait se voir décerner un prix Nobel de la médiocrité, le Canada serait certainement en lice, sinon bon premier.

C’est ici qu’on flushe (flushera ? flushera pas ?) huit milliards de litres d’eaux usées dans la jugulaire du pays ; ici qu’on muselle les scientifiques qui nagent à contre-courant ; ici qu’on se demande si ce sera par train ou par pipeline mais toujours la tête dans le sable ; ici qu’on a le pied sur les pédales de gaz et de frein en même temps ; ici qu’on dénature la nature et qu’on chloroforme la population pour mieux assassiner le bien commun ; ici qu’on enfile un déguisement d’Halloween pour aller voter « stratégique » démocratiquement ; ici qu’on a trop de géographie, pas assez d’histoire et encore moins de vision périphérique.

Chaque campagne électorale devient l’occasion d’un bilan.

Cette semaine, j’ai eu la mauvaise idée de faire la liste des documentaires qui m’ont rendue plus citoyenne et éclairée ces dernières années. Dans le désordre : République, Inside Job, Chercher le courant, Fort McMoney, Le prix à payer et le dernier de Naomi Klein, Tout peut changer, qui m’a fait pleurer comme une Madeleine, mon second prénom. Pleurer à cause de la résistance des petits devant les puissants.

Heureusement qu’il reste des indignés qu’on qualifie d’extrémistes, de communistes, d’écolos ou d’idéalistes (choisissez) pour s’opposer à la marche dite inexorable du progrès.

Je veux être Scandinave

Y a des jours où j’ai le goût d’en fumer du thérapeutique dans ma pipe de maïs, de me boucher les oreilles avec de la cire d’abeille, de chiquer de l’hévéa, de m’habiller en jute et de noyer tous mes espoirs dans l’eau bénite en priant pour qu’elle soit propre. Y a des jours où je voudrais être Scandinave. Les idées géniales sont là, la connaissance est là, la défense du bien commun est là, les prix Nobel sont là, les applications sont là, mais la stupidité et la cupidité font obstruction ailleurs.

Le philosophe Alain Deneault regroupe ces deux tendances crasses sous le chapeau de La médiocratie, du grec kratos, pouvoir, autorité. C’est le titre de son dernier pavé dans le fleuve de nos émois et il fait un bien fou, car il participe d’une étincelle, celle d’une révolution à venir ou qui est peut-être déjà en marche sous cape.

Tous les étudiants en économie, socio et sciences po devraient garder cet ouvrage pamphlétaire sur leur table de chevet pour soigner leurs insomnies d’idéalistes déçus. Vous lisez ce recueil de textes de Deneault publiés à droite et à gauche (surtout à gauche), et vous avez envie de vous retrousser les manches pour vous enchaîner à une grue en Alberta ou un pipeline au Québec.

Des phrases comme « La crise écologique en progression, les inégalités des revenus menant à des exclusions à une échelle nationale et mondiale, la dépendance aux énergies fossiles, la surconsommation et l’obsolescence programmée, le renversement de la culture en une industrie de divertissement, la colonisation de l’esprit par la publicité, la prédominance du système financier international sur l’économie ainsi que l’instabilité dudit système, par exemple, sont autant de problèmes qui trouvent leur cause dans des recherches et formations développées par les institutions universitaires » vous permettent de constater que cet universitaire mord la main qui le nourrit, donnant lui-même un cours sur la corruption et un autre sur la pensée critique en politique à l’Université de Montréal. Cela s’appelle prêcher par l’exemple.

Deneault paye cher son insubordination au système (il a même longtemps eu les avocats de la société aurifère Barrick Gold sur le dos), mais le Québec n’a pas les moyens de se passer d’intellectuels insoumis et de haute voltige comme lui. Tant pis pour la complaisance qu’il dénonce de moult façons dans son bouquin hyperdocumenté.

En conversation téléphonique cette semaine, j’ai eu le bonheur d’écouter ce fildefériste du verbe me parler tantôt de notre système économique — « un dévoiement du mot » qui fraie davantage avec la finance, la prédation et le pillage —, tantôt de notre système politique autocrate où un premier ministre a le pouvoir de choisir les ministres, les sénateurs, les ambassadeurs, les juges, le gouverneur… « Voter est un geste analphabète. Tu mets ton X à côté d’un nom et ensuite, on interprète ton vote. »

Le déni ou Deneault

Le bien commun détourné par une « coterie de privilégiés », soit vers les paradis fiscaux, soit en tirant parti des orientations gouvernementales sous influence, c’est le cheval de bataille de Deneault, qui, comme l’ex-syndicaliste Ken Pereira, met courageusement au jour la vérité et pourfend le déni, de même que l’extrême centre frileux, « la position hégémonique » ambiante.

Cet empêcheur de tourner en rond conchie la neutralité. « On nous a mis des considérations dans la tête qui nous amènent à penser petit, me glisse-t-il. On donne un vernis scientifique à des idées financées par une industrie et un lobby. » Il observe que les experts ont pris la place des intellectuels dans le discours public : « Nous ne sommes tellement plus habitués de voir un intellectuel arriver avec une vision qu’on se demande au nom de qui et de quoi il parle ! »

Je pensais trouver un philosophe revanchard et vaguement aigri, me citant Aristote ou Pascal (ce qu’il a fait). Pas du tout. Deneault espère que la colère aura raison de l’inertie. « Les avancées politiques et sociales comme Mai 68 ont toujours été le fait de minorités intenses. Ces figures-là ont valeur de peuple. » Deneault fait confiance à la population québécoise mais se demande si la révolte qui gronde engendrera une réponse vers la droite « égoïste, violente et crispée » ou la gauche « solidaire, sociale et organisée ».

« Nous sommes dans une période sciemment dépressionniste. Faisons n’importe quoi qui lutte contre la médiocratie, mais faisons-le ! La plupart des gens qui n’ont pas de grands intérêts pensent en fonction de leur intégrité. On nous présente notre impuissance comme une fatalité. C’est de l’idéologie, de la malhonnêteté intellectuelle. La plus grande jouissance, c’est de comprendre qu’on peut beaucoup. »

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La médiocratie s’illustre aussi lorsque l’acte de voter devient l’occasion d’une parade d’Halloween. La tête dans le sable ou la tête dans le voile, c’est blanc bonnet ou bonnet blanc.

En réalité, “jouer” au sens de se conformer aux règles est l’apanage des gens faibles

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Les vieux docteurs mâles

La semaine dernière, dans ma chronique sur la médecine intégrative, je soulignais les réticences de certains vieux docteurs mâles à adopter cette approche dans le cursus universitaire ou la pratique médicale. Je faisais parler la responsable du programme qui sera donné à l’Université de Montréal sur les approches complémentaires et alternatives (CAM) et qui se référait à une étude scientifique que je n’ai pas mentionnée. Cette remarque n’émanait pas de son cerveau fertile ni de ses observations personnelles. Consulter l’étude.

Aimé Tout peut changer de Naomi Klein, en salle en ce moment. Elle a mis des années à tourner ce documentaire — tiré de son livre — dans neuf pays, sur cinq continents. Elle y fait la démonstration visuelle d’un capitalisme violent, combattu à coups de bâtons et de slogans par des paysans pauvres et sans éducation, mais encore capables de voir qu’on vient polluer leur seule source de survie : la nature. Ce film ne donne pas d’espoir envers notre système économique défaillant mais plutôt en la capacité des humains à se rassembler et à refuser ce qui semble inéluctable.

 

Noté cette phrase de l’ex-syndicaliste Ken Pereira à TLMEP au sujet de son livre Bras de fer : « On est gérés par des avocats, maintenant. Dire la vérité est ben plus dur que mentir. Quand tu dis la vérité, il faut que tu sois backé, pis pas à peu près. »

 

Savouré le coup de gueule du comédien Vincent Graton à l’émission Plus on est de fous, plus on lit la semaine dernière. « La campagne [électorale] m’a tué. Je veux plonger dans le néant. Dans le rien. Je veux être comme un jellyfish shooté à l’hélium suspendu dans une piscine de formol. Je veux être un hot-dog steamé. Je veux être la vache sur la boîte de bicarbonate de soude. » À écouter : bit.ly/1LO2lc1.

 

Adoré l’échange de haut vol entre l’écrivaine albertaine Nancy Huston et la militante Naomi Klein dans le livre Brut (Lux) au sujet de Fort McMurray, qu’elles ont toutes deux visité. Une conversation captivante, intelligente et d’une perspicacité qui dérange et rassure, tout à la fois. Pour « creuser » le phénomène…

 

Sursauté en lisant cette citation dans le dernier numéro du magazine L’actualité (1er novembre 2015), qui demande si la méditation est aussi bonne pour nous qu’un antidépresseur ou le sport pour faire diminuer l’anxiété et notre agitation intérieure. Un spécialiste en psychologie organisationnelle met en garde les entreprises qui offrent ce type de formation aux employés : « En réalité, on ne sait pas quelles seront les conséquences d’inciter des travailleurs à méditer. Est-ce qu’ils vont, au contraire, vouloir ralentir le rythme ? Remettre en question des façons de faire ? C’est un cheval de Troie qui peut mener à bien des changements inattendus. » Bel exemple de médiocratie.

La médiocratie nous incite de toute part à sommeiller dans la pensée, à considérer comme inévitable ce qui se révèle inacceptable et comme nécessaire ce qui est révoltant. Elle nous idiotifie.

35 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 16 octobre 2015 03 h 41

    Médiocrité bis...

    Mon commentaire sur l'article de Monsieur Fortier à propos de Monsieur Harper au Québec vaut tout autant ici, pour cet article de Madame Blanchette.
    Et même peut-être encore plus ?

    Re-tourlou !

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 16 octobre 2015 22 h 00

      et d'une manière concise et précise ...vous voulez dire que...?

  • Eric Lessard - Abonné 16 octobre 2015 06 h 42

    Titre exagéré

    Vos critiques sont légitimes, mais quand on a une vue d'ensemble, le Canada est quand-même le pays de plus de 20 millions d'habitants avec la meilleure qualité de vie. Seul les pays scandinaves le surpassent, mais de peu.

    D'ailleurs, si l'on se fiait à la série Millénium de Stieg Larsson, la Scandinavie aurait aussi ses parts d'ombres. Quand on cherche le mauvais on peut toujours trouver.

    Quand on regarde se qui se passe ailleurs, même en Occident, région privilégiée de la planète, eh bien on voit des tensions sociales beaucoup plus importantes dans des pays comme la France ou les États-Unis que dans notre paisible Canada. On n'a qu'à penser au racisme qu'on a vu dans la banlieue de St-Louis ou au manifs homophobes en France.

    Pour ma part, bien que je ne voterai pas conservateur et que je suis d'accord avec votre article sur la grande majorité des points, il reste que le Canada ne mérite pas «le prix nobel de la médiocrité». On y vit mieux que dans le 99% du reste de la planète.

    • Bernard Terreault - Abonné 16 octobre 2015 08 h 40

      Ce que M. Lessard écrit est justement ce qui rend le Canada plutôt ennuyeux. Trop tranquille, quoi!

    • Jean-Yves Proulx - Abonné 16 octobre 2015 09 h 23

      Je vous suggère humblement de lire Paradis fiscaux: la filière canadienne, l'autre livre d'Alain Deneault, peut-être aurez-vous le goût alors de revenir nuancer votre propos...

    • Jean-François Trottier - Abonné 16 octobre 2015 09 h 44

      Prix Nobel il y a.
      Je vous prie de tenir compte de ces quelques faits: le Canada est le "plus beau pays au monde" parce qu'il a des richesses naturelles à ne plus savoir qu'en faire, d'une part, et qu'il a hérité d'une constitution d'une inefficacité rare: le gouvernement de Londres voulait garder un contrôle éloigné sur ce qui était encore une colonie en 1867, et déjà un paradis fiscal, centre nerveux de tout un archipel d'autres paradis créés par les banques anglaises ad hoc pour leurs petites affaires. CECI EST ENCORE VRAI.

      Sans cette inefficacité, la sclérose sociale tel que vécue au États-Unis nous aurait rejoints depuis longtemps. Mais voilà, elle arrive, elle a franchi le seuil.
      Comme le dit madame Blanchette en général, vous en particulier avez la tête dans le sable.

      Je ne cherche pas à dire qu'il ne fait pas bon vivre ici. Je dis que notre responsabilité à tous est d'agir par respect pour cette terre riche et les enfants qui y vivent, ainsi que ceux qui ont pris soin de nous étant enfants. Nous n'en prenons pas le chemin.

      Notre apport aux conflits armés en Afrique s'est multipliée par dix en quelques années. L'aide internatiopnale canadienne est morte, surtout celle qui aidait les gens à se prendre en main plutôt que de les coloniser.

      Il a suffit de 3 niqabs (peut-être 5 across Canada?) pour créer une vague anti-NPD partout. Hé, des centaines d'autochtones ont disparu et on s'en fout! Remarquez. je n'ai jamais pensé voter NPD et je ne veux pas les défendre, mais qu'ils perdent pour une niaiserie pareille, ben j'ai honte.

      Cet empire s'est créé en tuant des autochtones et en ruinant des métis, je parle de nous qui avons tous quelques ancêtres autochones. On peut presque faire un copié-collé de l'histoire d'Afrique du Sud vers le Canada tellement c'est pareil: Les riches du haut ont la mansuétude de laisser les autres voter... une fois qu'ils sont ruinées et analphabètes.

      Plus beau pays ? Disons colonie, disons empire, pas pays.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 16 octobre 2015 15 h 46

      Si je comprends bien, on est même pas capable de gagner le prix du pire.

      PL

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 16 octobre 2015 15 h 50

      M.Lessard,vivre signifie-il manger ou penser, boire respirer sainement..Ou encore corruption ou honneteté.Le silence ou la parole d'homme comme Alain Deneault poursuivi par de gentils capitalistes a la Barrick Gold qui pollue ici et ailleurs et remplissent les paradis fiscaux.Quel beau pays ,le plus meilleur du monde ou on achete les gens disposés aux commandites comme l a fait un de nos pur-laine célebré dans le ROC en héro ,on a subi trop ces tristes sires."Que voulez-vous "C'est ca la vie.Bref quel etrange pays de moutons de Panurge.Ce n est pas la misere mais pas loin J-PGrisé

  • Raynald Blais - Abonné 16 octobre 2015 07 h 28

    Cul-de-sac de droite ou progrès de gauche

    « Nous sommes dans une période sciemment dépressionniste. Faisons n’importe quoi qui lutte contre la médiocratie, mais faisons-le ! » (Alain Deneault)
    « Deneault espère que la colère aura raison de l’inertie... Deneault fait confiance à la population québécoise, mais se demande si la révolte qui gronde engendrera une réponse vers la droite... ou la gauche... » (Josée Blanchette)

    Mme Blanchette résume peut-être injustement le livre de M. Deneault tant elle partage avec humour ses émotions. En plus, elle manifeste dans sa chronique un fort scepticisme comme si la raison était une propriété des seuls financiers, prédateurs et pilleurs. De là, elle témoigne l'espoir de M. Deneault en la colère comme voie privilégiée pour engager les citoyens à vaincre leur propre inertie.

    Il me semble que pour lutter contre la médiocratie, si tel est le mal de notre époque, nous devons nous servir de la raison pour proposer un plan de bataille. Nous ne pouvons nous fier aux seules émotions et faire « n'importe quoi » sans savoir où nous amèneront nos actions, dans le cul-de-sac de la droite ou vers la voie du progrès de la gauche.

    Pour lutter contre la médiocratie, il faut que les intellectuels engagés cessent de proposer une lutte individuelle où le seul lien qui nous unit est la colère et l'indignation. Nous avons besoin d'un projet qui suscite l'espoir même si un échec provisoire ne peut être écarté.

    Bien sûr, il faut commencer par quelque chose... les émotions de la dénonciation... mais il ne faut pas se faire piéger par un éternel recommencement.

    • Louis-Pierre Beaudry - Abonné 16 octobre 2015 13 h 30

      Ayons espoir que l'élection fédérale constitue une première tournure aux changements désirés. Faudra aussi changer au provincial. Les gouvernements en place sont ravis de voir cette médiocrité, qui est à mon avis le pourquoi ils sont au pouvoir (autant au fédéral qu'au provincial).

      D'ailleurs, j'ai l'impression qu'une prise de conscience est en cours au sein de la génération Y, l'information étant facilement accessible avec l'émergence des réseaux sociaux. Maintenant, il faut arrêter le plus possible le contrôle de celle-ci.

      Luttons également pour la gratuité scolaire. Un peuple éduqué est un peuple informé.

      J'ai tout de même l'impression que l'histoire se répète, même si je n'y étais pas.

  • Gilles Delisle - Abonné 16 octobre 2015 07 h 40

    Entièrement d'accord avec vos états d'âme

    On sent que vous en avez raz-le-pompon, de cette société dans laquelle on vit, et qu'Alain Denault nous renvoie comme un miroir de ce que nous sommes. Je vais m'empresser d'acheter son dernier livre. Dans notre société, où les quiz et les "shows de chaise", et les spectacles d'humour sont la norme, il est peut-être normal de se réveiller un bon matin en nous disant : "mais qu'est devenu mon pays"? Et là, on comprend que si ce monde a fait de grands progrès, c'est pour mieux nous abrutir individuellement!

  • François Dugal - Inscrit 16 octobre 2015 07 h 49

    Les valeurs canadiennes

    La médiocrité a toujours fait partie des "valeurs canadiennes", madame Blanchette; il serait temps pour vous de vous réveiller et de voir la réalité en face.