La tempête Copps, l'ouragan Stronach

Qui aurait cru, il y a à peine deux semaines, que deux femmes viendraient bouleverser le train-train de la politique fédérale? Certainement pas moi. Dans ma première chronique de 2004, je faisais même un détour pour noter combien l'avant-scène politique promettait de faire peu de place aux femmes en 2004.

Mais voilà que c'est Sheila Copps qui inflige à Paul Martin une de ses premières égratignures en l'accusant de vouloir l'évincer de son siège de Hamilton-Est et en menaçant de rejoindre les rangs du NPD. C'est un esclandre dont le premier ministre aurait pu se passer. Surtout qu'il s'inscrit dans un plus vaste malaise. Le fait est qu'il règne une mauvaise odeur de règlement de comptes au sein du PLC. Sous prétexte de renouvellement, on tente trop souvent d'évincer des anciens fidèles de Jean Chrétien pour les remplacer par des gens dont le principal mérite consiste à avoir joué du coude pour Paul Martin dans le passé.

Le nouveau ministre des Transports, Tony Valeri — qui est manifestement en bonne voie de ravir l'investiture à sa collègue —, a certainement des qualités autres que sa loyauté absolue à son nouveau chef, mais personne n'a jamais prétendu qu'il était fait du bois dont se chauffent les grandes carrières politiques.

L'équipe Martin aurait pu s'épargner cette crise en ayant simplement pour Mme Copps les mêmes égards que pour certains de ses collègues masculins. La décision de l'ex-ministre de s'accrocher à tout prix à la politique continue de mystifier les observateurs, mais elle est loin d'être unique. D'autres ministres congédiés entendent se représenter aux élections et aucun pour l'heure ne doit défendre aussi chèrement sa peau pour y arriver.

Au Manitoba, M. Martin a renoncé aux services du maire de Winnipeg, Glen Murray, faute d'avoir réussi à lui ouvrir un siège libéral. Plutôt que de se présenter contre un ami néo-démocrate, M. Murray a choisi de rester à l'hôtel de ville.

À Montréal, les organisateurs de Paul Martin aimeraient bien disposer de la circonscription d'Outremont pour un éventuel candidat-vedette. Il n'y a pourtant pas l'ombre d'une contestation en vue contre l'ex-ministre de la Justice Martin Cauchon.

La machine libérale fait des appels du pied à Stéphane Dion pour qu'il cède son siège au président du PLC-Québec, Pablo Rodriguez. Mais, s'il résiste, on a du mal à imaginer que l'organisation montera aux barricades contre lui, surtout dans la foulée de l'affaire Copps.

En crevant aussi publiquement l'abcès, Sheila Copps a sans doute tempéré les appétits de conquête du clan Martin. Mais elle aurait désormais intérêt à mettre sa menace de passer au NPD à exécution. Dans les circonstances, ce parti lui offrirait une vie nettement plus active que le PLC.

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Pendant que le PLC montre la porte à la femme la plus connue de la famille libérale, le nouveau Parti conservateur déroule le tapis «bleu» pour Belinda Stronach. Plus tard cette semaine, la patronne de la compagnie Magna, le géant ontarien des pièces automobiles, va se lancer dans la course à la direction du nouveau parti, appuyée par à peu près tout ce que les anciens tories comptent de gros noms.

Comme par hasard, ce sont souvent les mêmes gens qui avaient présidé à l'aventure ratée de Kim Campbell, un fiasco dont ils ne semblent pas avoir tiré tellement de leçons. En politique, Mme Stronach est encore plus novice que l'infortunée Mme Campbell. Elle ne s'est jamais fait élire nulle part. Elle n'a pas participé au débat public sinon par l'entremise de son portefeuille. Sa vocation est tellement tardive qu'elle vient de se mettre à l'apprentissage sérieux du français.

Il est encore possible que Belinda Stronach surprenne tout le monde. En attendant, comme ses deux concurrents, elle fait une cour effrénée au Québec, paradoxalement l'endroit où l'Alliance et le PC ont le moins de racines au Canada. C'est que, circonscription pour circonscription, le poids du Québec dans cette campagne est plus lourd que la somme de ceux de l'Alberta, de la Colombie-Britannique et de la Saskatchewan.

Aucun des trois candidats n'a de quoi soulever d'emblée les foules au Québec, mais, s'il doit y en avoir un qui se démarque de ses adversaires, ce serait l'ancien ministre ontarien Tony Clement. Contrairement à Belinda Stronach, M. Clement parle suffisamment français pour se faire comprendre. Contrairement à Stephen Harper, il a manifesté une certaine ouverture à la réalité francophone dans le passé.

À titre de ministre ontarien de la Santé, c'est lui qui avait mis un point final il y a deux ans à la bataille entreprise par son gouvernement pour mettre la clé sous la porte de l'hôpital Montfort d'Ottawa. Dans un ouvrage fouillé publié à la fin de l'an dernier, le journaliste Michel Gratton — qui était aux premières loges du sauvetage de Montfort — avance même que Tony Clement aurait démissionné s'il n'avait pas eu gain de cause au cabinet.

Par la suite, c'est en personne qu'il était allé rendre les armes de son gouvernement devant une foule de militants franco-ontariens, un geste d'autant plus remarquable que le Parti conservateur de l'Ontario, dont il briguait à l'époque la direction, a toujours eu tendance à trouver suspectes les sympathies à l'égard de la minorité francophone.

En conférence de presse la semaine dernière, M. Clement s'est comparé à un Holiday Inn pour expliquer qu'il était un homme sans surprises. Dans cette course, il pourrait pourtant être celui qui finit par surprendre.

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.