L’épouvantail

Voilà qui est clair. Si le chef conservateur Stephen Harper remporte le plus grand nombre de sièges le 19 octobre mais hérite d’un mandat minoritaire, il ne gouvernera pas longtemps. Néodémocrates, libéraux et bloquistes sont catégoriques. Ils le déferont à la première occasion, et celle-ci viendra dès le retour du Parlement et le premier vote qui porte toujours sur le discours du Trône.

La convention veut, dans ces conditions, que ce soit le premier ministre sortant qui soit appelé à former un gouvernement capable d’obtenir la confiance de la Chambre. M. Harper sait maintenant qu’il en sera incapable, mais refuse d’expliquer aux Canadiens comment il entend s’y prendre pour offrir un gouvernement minoritaire minimalement stable.

Il est vrai qu’il y est parvenu pendant deux mandats consécutifs. De 2006 à 2011, il a profité de la faiblesse et de la peur des uns et des autres de se retrouver en campagne électorale et, quand cela n’a pas suffi, il a usé d’une bonne dose d’intimidation pour les faire plier. Il a ainsi pu faire adopter tous ses discours du Trône et tous ses budgets, des mesures qui font l’objet d’un vote de confiance au Parlement.

Ses deux premiers budgets sont passés comme une lettre à la poste grâce au Bloc. Quant aux suivants, les libéraux, affaiblis, ont plusieurs fois voté pour ou se sont abstenus. En fait, les seuls partis à n’avoir jamais soutenu un seul budget conservateur sont le NPD et le Parti vert.

La donne a toutefois changé pour le chef conservateur. Thomas Mulcair, Justin Trudeau et Gilles Duceppe ont dit haut et fort qu’ils ne l’appuieraient sous aucune considération. Plusieurs en ont conclu qu’en pareilles circonstances, les Canadiens seraient forcés de retourner aux urnes dans quelques mois.

 

Rien n’est moins sûr. Tout dépend de la capacité à coopérer des autres partis et du moment choisi pour tenir le vote de confiance fatidique, le premier ministre pouvant retarder le rappel du Parlement. La tradition et les conventions veulent toutefois que si le gouvernement est défait quelques semaines ou quelques mois après le dernier scrutin, le gouverneur général puisse refuser de dissoudre le Parlement et demander à un autre chef de tenter de former un gouvernement capable d’obtenir la confiance de la Chambre.

Car la confiance est la clé dans notre régime parlementaire de type britannique. Malgré ce qu’a déjà prétendu M. Harper en 2008, les Canadiens n’élisent pas un gouvernement, mais des députés. Si la majorité appartient au même parti, obtenir leur confiance va de soi pour leur chef. Tout se corse quand aucun parti n’est majoritaire. Il faut alors rallier des élus d’une autre formation.

Cela peut se faire à travers la formation d’un gouvernement de coalition ou au moyen d’une entente formelle ou informelle. Le Canada n’a toutefois connu qu’un seul vrai gouvernement de coalition depuis la Confédération, celui de Robert Borden en 1917, et aucun des 12 gouvernements minoritaires qui ont dirigé à Ottawa depuis 1921 ne s’est maintenu au pouvoir grâce à une entente formelle.

Le cas par cas a souvent prévalu. Les libéraux de Lester B. Pearson et de Pierre Elliott Trudeau ont obtenu de façon informelle l’appui du NPD en échange de réformes souhaitées par les néodémocrates. M. Harper a été un cas à part puisqu’il est arrivé à ses fins, année après année, sans céder de terrain, ou si peu.

 

Pour ne pas se retrouver dans la même situation, libéraux et néodémocrates devraient cumuler suffisamment de sièges pour avoir une majorité. Ils pourraient compter sur le Bloc à l’occasion, mais peu de gens dans le reste du pays accepteraient que la viabilité du gouvernement fédéral dépende de l’appui des forces souverainistes.

Minoritaires, MM. Mulcair et Trudeau seraient donc condamnés à s’entendre. À les voir se crêper le chignon depuis le début de la campagne, on se demande s’ils peuvent y arriver. Chose certaine, une coalition en bonne et due forme, avec des ministres des deux partis, n’est pas une option, Justin Trudeau l’ayant exclue.

Il a aussi refusé d’ouvrir la porte à une entente formelle comme celle conclue en 1985, en Ontario, entre le libéral David Peterson et le néodémocrate Bob Rae. En échange de réformes promues par son parti, M. Rae avait accepté de ne pas défaire les libéraux pour une période de deux ans. M. Peterson, pour sa part, s’était engagé à ne pas insérer de pilules empoisonnées dans ses discours inauguraux et ses budgets.

Thomas Mulcair, lui, n’a exclu aucun scénario. Il a répété et écrit dans sa plateforme que le NPD travaillera « de concert avec d’autres partis fédéralistes, dans le cadre d’ententes informelles ou stables pour mettre un terme à la décennie perdue de Stephen Harper ».

L’animosité entre M. Trudeau et lui est toutefois bien réelle. Heureusement pour eux, les rapports sont meilleurs entre leurs plus proches conseillers, en particulier les deux femmes qui dirigent leur campagne, la libérale Katie Telford et la néodémocrate Anne McGrath.

Et il n’est jamais trop tard pour s’entendre. L’accord Peterson-Rae avait été négocié après le vote, les résultats du scrutin ayant eu raison des états d’âme.

À voir en vidéo