Le «come-back kid»

À quelques jours d’une des élections les plus chaudement disputées depuis la Confédération, nous ignorons toujours le grand gagnant. Mais le grand perdant, lui, est bel et bien connu. Le NPD de Thomas Mulcair. Non seulement la vague orange ne déferlera-t-elle pas sur le restant du pays, mais elle ne balayera pas non plus le Québec. Bâtir sur ce qui s’était passé ici en 2011, un soudain haut-le-coeur vis-à-vis de l’establishment fédéral, a toujours été la condition sine qua non pour atteindre l’inaccessible étoile : l’élection pour la première fois d’un gouvernement néodémocrate. Finalement, le miracle n’aura pas lieu et la gauche est encore une fois renvoyée à ses devoirs.

Dur, dur d’être Tom Mulcair aujourd’hui.

Comme dans les grands classiques du cinéma américain, le dénouement de ce marathon électoral voit plutôt le laissé-pour-compte, celui qui ne nous intéressait pas tellement au début, se révéler plus redoutable que prévu. Peu importe qui des conservateurs ou des libéraux remporteront la palme lundi, le phénomène de cette 42e élection générale est incontestablement celui du come-back kid, Justin Trudeau. De la même façon que Jack Layton et le NPD furent la révélation en 2011, les éclairs dans le ciel appartiennent aujourd’hui au jeune héritier.

Il y avait du génie, tactiquement parlant, à proposer des déficits pour mieux investir dans l’avenir du pays. Le moment inattendu, ce que les scénaristes appellent le « rebondissement » censé étonner le spectateur à la fin du deuxième acte et l’amener complètement ailleurs, est survenu à la quatrième semaine de campagne, précisément, alors que Trudeau tournait spectaculairement le dos à l’équilibre budgétaire. « En temps de récession, ce n’est pas le temps pour couper dans l’économie », affirmait-il. À partir de ce moment, l’agent 007, l’homme capable d’incarner le « changement » et surtout d’abattre Stephen Harper, c’était lui. Le premier à tendre la main au journaliste emprisonné Mohamed Fahmy, aux artistes, aux étudiants, à Radio-Canada et aux femmes battues, le chef libéral a régulièrement volé la vedette à son adversaire néodémocrate et, surtout, l’a dépassé sur sa gauche.

Le temps nous dira s’il s’agit du « vrai » Justin Trudeau ou seulement d’un autre de ces positionnements stratégiques auxquels le PLC nous a habitués. Comme dit l’ex-prétendant au trône Bob Rae, le leadership politique ne peut faire l’économie d’une idée maîtresse, d’une vision. « Ce qu’on ne sait pas encore de Justin, ajoute-t-il, c’est si son leadership dépasse sa simple personne. » Outre le positivisme et la collaboration, notamment vis-à-vis des provinces, qui l’ont fait se démarquer tout le long de cette campagne, on ne sait pas, en d’autres mots, si le fils de l’autre a une vision bien à lui. Ce qui est clair, c’est qu’il a une personnalité grégaire, moins compliquée également que celle de ses deux adversaires, qui le sert admirablement en campagne. Il aime les gens et ça paraît. Évidemment, ça ne fait pas de tort d’être beau, grand, jeune, capable de mâcher de la gomme et monter un escalier mécanique en même temps. Il y a un côté purement émotif à la politique — les électeurs font des choix basés sur leurs instincts à peu près autant que sur leurs raisonnements — et l’émotion est clairement du côté de Trudeau. Ces esprits éminemment cartésiens que sont Harper et Mulcair, qui croyaient tous deux faire de la chair à pâté avec le ti-cul en « culottes courtes », en ont pris pour leur rhume.

Comme au cinéma, il y a une certaine satisfaction de voir la candeur triompher des machinations et l’inattendu damner le pion aux idées reçues. Avec ses lapsus sentimentaux et son français parfois mal assuré, Trudeau est la quintessence du « what you see is what you get ». Il ne semble pas y avoir deux versions de l’homme — ce qui n’a cessé de miner Thomas Mulcair tout le long de la campagne —, un qui sourit à la caméra, un autre qui peste la minute d’après. De plus, le PLC ayant toujours eu cette capacité élastique de bouger à droite ou à gauche de l’échiquier politique, Trudeau n’a jamais eu l’air d’un traître à la cause. Alors que l’entre-deux chaises de Mulcair a été une constante irritation pour la base néodémocrate, en plus de lui conférer un air indécis et mal assuré.

Comment tout ça se traduirait-il dans un possible gouvernement libéral minoritaire ? Reviendrait-on à la case de départ de la politique canadienne ? À l’axe souverainiste-fédéraliste plutôt que gauche-droite ? À suivre.

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