Quelque chose de monstrueux

Moutier est penché sur son téléphone, assis sur le muret de ciment qui jouxte le support à vélo et ceinture la station de métro Frontenac. Il lève les yeux, me sourit.

Ça doit faire près de 20 ans qu’on se connaît un peu, se voyant de loin en loin depuis ses Lettres à mademoiselle Brochu. Ce n’était pas le roman qui l’avait révélé aux lettres québécoises, mais à moi, si. Et du coup, j’avais compris la possibilité d’une autre littérature québécoise. Celle du contre-pied, de l’arrogance nécessaire devant le conformisme. Avec son ami, François Couture, qui dirigeait les éditions de L’effet pourpre, Moutier donnait des coups de pied dans l’ordre établi. Ces deux-là foutaient le bordel, emmerdaient les monuments. J’adorais ça. J’en avais besoin. J’avais besoin qu’un type comme lui tue le père. Et quelques-uns de nos frères s’il le fallait.

Max se lève, range son téléphone, me tend la main. Tout de suite, il trouve le moyen de se moquer de moi. C’est toujours comme ça.

Moutier passe son temps à tester les gens autour de lui. Chaque fois, j’ai le sentiment de repasser l’examen : si je suis capable de rire de moi-même, de lui répondre par une autre pointe, ça va. On peut poursuivre. Comme si nous devions désigner les failles dans nos armures avant de les retirer pour discuter.

Je lui explique que j’ai peu travaillé ces dernières semaines, en raison d’une blessure. Alors j’ai beaucoup lu, et compte faire une série de chroniques de ces lectures. Cela nous changera de cette désolante campagne électorale.

J’ai terminé son plus récent livre dans le métro qui m’emmenait à sa rencontre. Journal d’un étudiant en histoire de l’art m’a ramené dans le territoire qu’il habite le mieux : celui d’un réel qui introduit la fiction comme un doute. Une manière de jouer avec le lecteur et sa perception, tout en brassant des idées. Les récits de Moutier sont toujours des portraits de société. Avec lui, le plus souvent, comme figurant.

« Je n’ai jamais rien eu à faire du roman, me dit-il tandis que nous mangeons dans un boui-boui en face de la station de métro. Je suis comme les artistes en performance qui font partie de leur oeuvre.

« Je préfère les arts visuels, parce que ces artistes-là sont vraiment libres. Ils sont encore capables de faire des choses réellement subversives. Pour moi, Damien Hirst qui vend une oeuvre à 100 millions de dollars, c’est fabuleux. Il encule le capitalisme. »

Moutier aime le jeu. Il aime les artistes qui, comme lui, entretiennent le flou. Hirst, Koons et Murakami sont-ils des imposteurs ou de grands artistes ? Pour Moutier, leur génie réside dans cette question qu’ils laissent planer, et témoigne de leur manière d’interroger l’art et son commerce en s’y introduisant et en faisant exploser la caisse.

J’aime lire Moutier pour cet esprit de confrontation. Parfois un peu gamin. Parfois avec cette manie de foutre le feu aux pages et de se tasser pour nous regarder les éteindre avec notre bonne conscience.

Mais ce n’est jamais par pure provocation. Ce n’est pas parce qu’il veut regarder le monde brûler.

Comme tant d’entre nous, Maxime Olivier Moutier attend plus de cette vie. Ses livres sont ceux d’un homme déçu. Mais Journal d’un étudiant en histoire de l’art va plus loin que l’expression de cette frustration.

Il y a bien un peu de chaos. Un peu de folie. Il y en a toujours chez lui. « C’est un personnage qui souffre », me dit Moutier de son alter ego tandis que nous marchons dans l’air d’un automne encore indécis.

Sauf qu’il y a plus, lui dis-je. C’est surtout le récit d’un homme qui souffre mais qui a trouvé un refuge.

Un endroit où il sera toujours surpris, où ses certitudes seront ébranlées et les tabous malmenés. Un monde qui ressemble à ses livres, et qui est celui de l’art.

Son Journal est le récit de ses années, récentes, passées sur les bancs de l’UQAM pour y obtenir un certificat en histoire de l’art. Mais c’est surtout un éloge de l’apprentissage. De l’émerveillement. De ces choses minuscules qui, accumulées, deviennent une bouée pour ceux que le bonheur élude.

J’ai toujours aimé Moutier parce qu’il avait la capacité de parler à mon intelligence en même temps qu’à mon coeur. Son arrogance n’est pas une posture. C’est une parade. Derrière, il y a un homme à vif.

Ses livres, eux, sont les performances d’un individu en quête de plus, d’une vérité qu’il porte en lui, qu’il triture sans pudeur.

S’ils sont parfois insoutenables, c’est qu’ils font penser aux statues géantes de Ron Mueck : représentations gigantesques de personnages qui dorment, de couples à la plage, de bébés naissants. Des oeuvres qui nous troublent elles aussi.

Car magnifiée, vue de trop près, la vérité de cette intimité — qui est aussi la nôtre — a quelque chose de monstrueux.

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