Rupture anthropologique

Le Canada passe dans le monde pour un exemple de modération et de civilité. Les Québécois l’ignorent, mais il arrive pourtant que le Canada emprunte des accents extrémistes. Dans quel autre pays pourrait-on discuter pendant des semaines le plus sérieusement du monde du droit de se couvrir le visage et de porter le niqab dans une cérémonie de… citoyenneté !

Pensons-y un peu. À Paris comme à Montréal, dans les dîners de chambres de commerce, le port de la cravate est obligatoire. Dans toutes les cérémonies un peu prestigieuses, à Cannes ou à l’ADISQ, la tenue de soirée est de rigueur. Dans n’importe quelle activité sportive, l’uniforme s’impose. Mais, dans ce qui est censé être l’une des cérémonies les plus solennelles, on pourrait se présenter le visage couvert. Le seul fait de poser une question aussi extravagante montre bien que le culte des minorités et le délire multiculturel sont sur le point de faire perdre tout sens des réalités à une partie de nos élites. Heureusement que le peuple, lui, garde encore un peu de sens commun, ainsi que l’illustre la déconvenue bien méritée du NPD dans les sondages.

Ce qui frappe en effet dans ce débat, ce n’est ni sa durée, ni le fait qu’il ait probablement été instrumentalisé, ni le petit nombre de ces femmes voilées. C’est plutôt qu’il ait été limité à un simple et banal débat sur les droits. Ainsi, a-t-on vu d’un côté les défenseurs tous azimuts des droits des minorités religieuses soutenir que, pour peu qu’une religion le prescrive, on devrait avoir le droit dans n’importe quelle cérémonie de marcher sur la tête ou de se présenter nu. Selon ces derniers, non seulement les minorités ont-elles tous les droits, mais les religions en ont un peu plus que les autres.

Pourtant, ce qui frappe aussi, c’est qu’en face, les opposants n’ont eu à la bouche que les droits, toujours les droits. Pour ces derniers en effet, se présenter en niqab dans une cérémonie de citoyenneté représenterait essentiellement un affront aux droits des femmes. Une façon de désigner la femme comme source du péché et de consacrer son infériorité.

Il n’est pas question de nier ce dernier argument qui a d’ailleurs ému Thomas Mulcair au point de le rendre « inconfortable » — et de lui faire perdre son français ! Pourtant, il ne permet pas à lui seul de justifier l’interdiction du niqab. Ce débat, entre les droits absolus des religions et ceux tout aussi absolus des femmes, ne mène qu’à un cul-de-sac. Surtout quand ces femmes choisissent volontairement de porter le niqab.

On ne peut en sortir qu’en se rappelant que nos sociétés ne sont pas fondées que sur des droits, mais aussi sur des traditions, des moeurs, des cultures sans lesquelles elles sont inévitablement vouées au délitement. Or, dissimuler son visage en public représente ce que j’appellerai une rupture anthropologique avec tout ce que nous sommes.

Dans nos sociétés, depuis toujours, on ne cache son visage que durant le carnaval. Pour le reste, se présenter à visage découvert est la condition sine qua non de toute civilité et donc de toute fraternité.

C’est le philosophe Emmanuel Lévinas qui affirme que l’humain apparaît essentiellement par son visage et sa parole. Sans visage, pas d’humanité ! Et encore moins d’égalité puisque la personne voilée se donne le droit de me voir tout en me refusant ce même droit. La sphère publique présuppose que chacun peut y être identifié. Comme le débat public exige de connaître son interlocuteur.

On parle ici de principes fondamentaux qui garantissent l’existence même de nos civilisations depuis toujours. Dans son tout dernier livre (Situation de la France, Desclée de Brouwer), le philosophe Pierre Manent propose une « alliance républicaine » avec l’islam — un projet par ailleurs très controversé. Mais il n’en refuse pas moins toute concession à l’égard du niqab. « Donner à voir le refus d’être vue est une agression permanente contre la coexistence humaine, écrit-il. Jamais les Européens n’ont caché leur visage, sauf celui du bourreau. » Face à une femme qui dissimule son visage, renchérissait la philosophe féministe Élisabeth Badinter, on est « condamné à s’adresser à cette personne humaine comme à un objet ».

Je ne vois pas d’autre outrage équivalent au niqab que la nudité complète. Au fond, les femmes en niqab ne sont pas moins provocantes que les Femen, dont elles sont d’ailleurs le miroir inversé. Pourquoi les premières seraient-elles tolérées alors que les secondes ne le sont nulle part ? Toutes deux constituent une agression inacceptable aux « normes admises dans une société démocratique moderne ». Ce sont les termes qu’utilisait la Cour européenne des droits de l’Homme pour rejeter une cause réclamant le droit d’être nu en public. C’est aussi au nom du « vivre-ensemble » que la CEDH a validé la loi française interdisant de dissimuler son visage en public.

Si le débat actuel illustre une chose, c’est combien la majorité de nos élites est radicalement déconnectée de 93 % de la population québécoise. Ce peuple, coupable d’avoir conservé un peu de sens commun, il ne suffira pas de le traiter d’islamophobe.

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30 commentaires
  • Jacques Deschênes - Abonné 9 octobre 2015 11 h 24

    Agression inacceptable?

    «une agression inacceptable aux "normes"»

    Ce sont pourtant les transgressions qui font avancer les choses. Sinon, les normes se transforment en dogmes.

    • - Inscrit 9 octobre 2015 14 h 31

      Vous avez raison M. Deschênes, mais seulement si pour vous, avancer, veut dire évoluer vers l'obscurentisme. L'Histoire est pleine d'exemples de régression ... et pour ceux qui en étaient responsables croyaient qu'ils faisaient "avancer les choses". Comme on sait, il y a une loi de la relativité de l'histoire.
      Ce qui importe est d'abord de s'entendre sur ce qui améliore le plus la vie en société, si c'est vivre dans une société où hommes et femmes sont égales ou si un genre doit se cacher et prendre son trou. Pour Mme David et tous les biens pensant, le respect des femmes peut inclure de toute évidence leur disparition de la société.

  • Bernard Terreault - Abonné 9 octobre 2015 11 h 31

    Question à M. Rioux

    L'argument le mieux articulé que j'ai lu ou entendu sur le sujet. Mais il manquera de convaincre si on n'explicite pas une question. M. Rioux écrit : Dans quel autre pays pourrait-on discuter pendant des semaines le plus sérieusement du monde du droit de se couvrir le visage et de porter le niqab dans une cérémonie de… citoyenneté ! J'aimerais qu'il ne se confine pas à la France mais qu'il nous cite des lois ou règlements similaires dans d'autres pays considérés démocratiques. Est-ce vraiment le cas que ça ne se produirait dans aucun autre de ces pays ? Mais peut-être a-t-il raison, après tout dans quel autre pays permettrait-on aux flics de se promener en pantalons de bouffons ?

  • Diane Leclerc - Inscrite 9 octobre 2015 11 h 49

    Merci, Monsieur. Tout à fait d'accord avec vous.

    Tant pis pour les bobos bien-pensants.

    • Stéphane Laporte - Abonné 9 octobre 2015 14 h 49

      Les bobos bien-pesants? Ce sont les nouveaux ennemis? Facile...

    • Cyr Guillaume - Inscrit 10 octobre 2015 01 h 22

      Bien d'accord avec vous Mme.

  • Anne Sirois - Abonnée 9 octobre 2015 12 h 09

    Oui mais

    On ne peut pas être femme et approuver le port du niqab. Cependant, dans la situation dont il est question, le problème est compliqué par le fait que la position de M. Harper se double du non-respect de la décision d'un tribunal. La réaction primaire que plusieurs ressentent face à ce symbole de l'asservissement des femmes occulte malheureusement cette question importante qui est la légèreté avec laquelle le gouvernement conservateur traite les décisions judiciaires depuis son arrivée au pouvoir. Et ça, c'est dangereux

  • Bernard Plante - Abonné 9 octobre 2015 13 h 06

    Enfin

    Enfin un article sensé parmi tout le brouhaha incongru des dernières semaines. Comme dans le cas de la fameuse charte de la laïcité du PQ on tente ici de polariser le vote. Merci M. Rioux de nous éclairer.

    • Cyr Guillaume - Inscrit 10 octobre 2015 01 h 23

      En effet, ses propos furent des plus éclairants.