Deux loups sur un globe d’images

Nicolas Girard Deltruc et Claude Chamberlan forment un drôle de tandem à la tête du FNC, les deux étant aux antipodes.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Nicolas Girard Deltruc et Claude Chamberlan forment un drôle de tandem à la tête du FNC, les deux étant aux antipodes.

Depuis le temps que je rencontre ce drôle de tandem, sans trop comprendre comment ils peuvent bien s’atteler à la même charrue… Claude Chamberlan, émotif, éternel amoureux des films et de leurs auteurs, et Nicolas Girard Deltruc, plus rationnel et structuré, causant stratégies, tirant des plans sur des extensions d’avenir, tangibles ou virtuelles.

Au Café Cherrier, les deux prennent des photos à tout bout de champ. Comme si on risquait de se perdre à tout jamais. Mais la vie roule si vite. Comment savoir ? On évoque la cinéaste belge Chantal Akerman, disparue lundi, vieille amie d’un festival qui lui dédie son édition. Son ombre a flotté au-dessus de nos têtes, son oeuvre de défricheuse aussi.

Aux antipodes, les gars. Natures profondes, centres d’intérêt, débits de voix : tout diverge. Mais ces deux loups sont cinéphiles et portent sur leur dos, avec toute une équipe, le Festival du nouveau cinéma, de retour à Montréal depuis jeudi.

J’ai fini par le voir comme une sorte de sismographe, leur rendez-vous automnal, avec ses hauts, ses bas, sa folie douce, ses coups de gueule et de coeur, ses lignes d’obsession : sexe, drogue, rock’n’roll, contre-culture, écologie, planète en mutation aussi. Plus branché que bien d’autres festivals, reflet en temps réel des courants fous traversant les images mobiles. Hors du star-system, de la grosse course aux primeurs, mais sur sélection solide, à l’échelle humaine, il se maintient en état d’alerte. Le milieu le fréquente également pour ça.

L’an dernier, on avait adopté son dôme éphémère, place des Festivals, épicentre grouillant d’activités, illuminé le soir tel un globe géant. Ils ont manqué d’argent pour le reconstruire en 2015. C’est partie remise, m’assure-t-on.

Question d’ADN

Porter dans sa dénomination le terme « nouveau » incite aux mutations, faut croire, même à 44 ans bien sonnés. « L’ADN du FNC est évolutif. Quand c’est marqué “nouveau”, on doit assumer », tranche Nicolas Girard Deltruc, directeur général du FNC depuis dix ans.

Reste à préserver quand même l’esprit du lieu, génie tutélaire à mèche rebelle au FNC : « Pas de tapis rouge, rappelle Claude Chamberlan, et cette intimité préservée entre les créateurs et le public. Je me bats pour qu’il demeure convivial. »

Il en a vu d’autres : « On est toujours à la croisée des chemins, anyway. Je suis entouré de jeunes sur Internet à l’affût de tout, mais moi, ce qui me transporte, ce sont les oeuvres ! »

Après tout, Manoel de Oliveira, mort centenaire cette année, dont le FNC présente le film-testament Un Seculo de Energia, démarra sa carrière au temps du muet. Les grandes mutations, le septième art connaît.

Au départ, pure pellicule, on a vu le FNC absorber avant d’autres la vidéo, le numérique (par union avec Daniel Langlois au tournant du millénaire), puis toutes les tentacules des plateformes, un coup parti. « Pour nous, le cinéma, ce sont des images qui bougent sur un support ou l’autre avec un propos et une facture, résume Nicolas. Mais l’espace que prennent les réalités en dehors des salles de cinéma au festival devient énorme : de 30 % à 40 % aujourd’hui, contre 10 % il y a quinze ans. »

Classes de maître (Rabah Ameur-Zaïmeche, Barry Navidi), 5 à 7, Kino Kabaret, spectacles (dont Marie Davidson, Théâtre Rude Ingénierie), rencontres du troisième type à travers les dimensions interactives du FNC Pro, matériel en ligne, etc.

Claude Chamberlan est arrivé au festival peu après ses débuts aux côtés du fondateur Dimitri Eipides. Ça faisait partie des charmes de la Main, de le voir s’agiter dans les anciens locaux tout croches du Parallèle, puis, dès 1999 plus bas, chez Excentris, où le complexe lui semblait trop glacé. Il a porté longtemps le chapeau de directeur, conserve la tête de la programmation depuis plusieurs années.

Des titres à ne pas manquer dans cette édition, il en lance : Cocksucker Blues sur les Rolling Stones (avec scènes d’orgies longtemps censurées) du photographe-cinéaste Robert Frank, qui reçoit un hommage. De lui aussi Pull My Daisy (1959) avec scénario et voix hors champ de Jack Kerouac, inspiré d’une soirée chez les Cassady. Claude adore aussi Salomé d’Al Pacino, d’après le texte d’Oscar Wilde, avec Jessica Chastain dans le rôle-titre, Heart of a Dog de l’artiste multidisciplinaire Laurie Anderson. Il salue cette année le cinéma d’Amérique latine, aux morceaux de roi comme El Club de Pablo Larrain, Ixcanul de Jayro Bustamante, Walking Distance d’Alejandro Guzmán Alvarez.

Protéger le noyau dur

Parfois, ça aide un festival d’être à la fois établi et sans ambitions de conquête planétaire. « On récupère de plus en plus de premières, dit Nicolas. Des distributeurs préfèrent lancer leurs films chez nous qu’à Toronto, où ils sont noyés dans leur case horaire. Le tout Nouveau Testament de Jaco Van Dormael, par exemple. Toronto le voulait. Chez nous, le voici en évidence. »

Pas question de changer la recette du FNC, assure-t-il. « Notre philosophie, c’est de maintenir la qualité, de protéger son noyau dur, tout en implantant des nouvelles formules, par essais et erreurs. Cette année, on lance un volet séries télé, un autre sur le sport au cinéma. Tout ça s’intègre à notre ADN. Les ciné-clubs d’antan se poursuivent en ligne. »

N’empêche : l’érosion du public en salles devant les films d’auteur préoccupe Claude Chamberlan : « Un jour, j’ai peur, puis j’ai moins peur. Le festival fait aussi une oeuvre d’éducation avec le volet P’tits loups pour les enfants. On n’a pas envie d’être les derniers des Mohicans, la jeunesse est partout, mais gardons la mémoire aussi. J’éprouve un immense respect pour les cinéastes qui ont marqué le festival, des amis personnels souvent, comme Wim Wenders de retour cette année avec Everything Will Be Fine. »

Le FNC tente de maintenir son équilibre entre hier et demain, avec ses habitués, ses fantômes, ses antennes ; son ADN, comme dit le directeur. Fragile substance à préserver à travers la stratosphère d’images nouvelles qui nous aspirent en des dimensions à peine imaginables aujourd’hui. On les y croisera, promis !