Les chambres d’écho

Les mots du roman de Lise Tremblay viennent de loin. Ils ont été arrachés au silence, à la douleur.
Photo: Raths Getty Images Les mots du roman de Lise Tremblay viennent de loin. Ils ont été arrachés au silence, à la douleur.

Se mettre à nu, passer aux aveux. Se délester de ce qui nous hante. Lever le voile sur sa vulnérabilité. Régler des comptes. Faire le point, tenter de comprendre d’où l’on vient pour savoir où l’on va. En arriver là parce qu’on ne peut plus faire autrement… Il y a plusieurs façons d’aborder le récit autobiographique.

Dans Chemin Saint-Paul, Lise Tremblay fait tout cela à la fois. Et elle le fait de façon magistrale. En apparence, c’est tout simple pourtant. Pas de grande tirade ni de longs épanchements. On avance à petits pas. Mais comme on y va.

On y va dans la dureté, la phrase qui claque, le regard sans pardon ; comme l’auteure nous y a habitués dans La danse juive (Leméac), Prix du Gouverneur général 1999, puis dans La héronnière (Babel), Grand Prix du livre de Montréal 2003, aussi Prix des libraires du Québec 2004, et plus récemment dans La soeur de Judith (Boréal).

Mais se greffe aussi une certaine tendresse. Oserait-on dire une tendresse nouvelle ? Rien à voir avec de la mièvrerie en tout cas. S’agirait-il plutôt de compassion ? Ou bien d’une acceptation de ses propres faiblesses, sans fard, sans masque…

Valse à deux temps

Ce qui est frappant : le contraste entre la part dure et la part tendre du récit, disons. Ce qui en fait un texte brillant : ce contraste-là correspond tout à fait aux deux mondes auxquels est confrontée la narratrice. Mieux, la construction même du livre est à l’image de ce qui précède.

Deux chambres, deux univers. Dans la chambre blanche : la mère, sa folie. Dans la chambre bleue : le père, son agonie. Entre les deux, une femme : leur fille. La cinquantaine, écrivaine.

En alternance, on passe d’une chambre à l’autre, d’un temps à l’autre. Le temps de la mère se situe une année après la mort du père. Elle a toujours été folle, cette mère. Mais depuis que le père n’est plus là, aucun sas, aucune barrière : ça explose.

Le temps du père nous replonge en arrière. Tandis qu’atteint d’un cancer, il sent la mort venir. Et elle vient, cette mort. Lentement. Sur le bout des pieds.

Dans les deux chambres, la fille est là. Ou plutôt a été là. Dans la chambre du père, d’abord. Elle lui a tenu la main. Elle a dormi près de lui chaque nuit dans cette maison de soins palliatifs. Elle a recueilli ses souvenirs, ses confidences, par bribes.

Ce temps du père, de sa mort, est celui de la chaleur humaine. C’est un temps suspendu, indéfini. Qui témoigne d’un amour infini. Celui que la fille ressent pour son père et qu’elle lui redonne avant qu’il rende l’âme.

Le temps de la mère, au contraire, est cassant, froid. Même si la mère a perdu son pouvoir de terreur, même si elle est diminuée de toutes les façons, la rancoeur de la fille est encore là.

Comment faire autrement ? « Ma mère arrangeait le monde, le pliait à sa volonté. Dans la force de sa jeunesse, le monde lui obéissait. C’est ce qu’elle croyait. Nous étions si effrayés par ses colères que personne ne s’interposait, même pas mon père. »

Il y a cette main tendue, malgré tout, de la narratrice vers la petite fille affolée, battue, qu’a été la mère. Il y a, chez la fille, ce désir de comprendre l’origine de la folie de sa mère plutôt que de la juger.

Il y a surtout cette assurance, chez la fille, que l’exil loin de la maison familiale du Saguenay était bel et bien le meilleur choix possible. « On ne peut pas toujours vivre sur les rives d’un volcan en éruption. Et ma mère était un volcan. » Puis : « Ma mère n’avait aucune conscience des limites, du territoire. J’ai été forcée à l’exil. »

L’exil, comme porte de sortie. Mais pas seulement. Les mots, aussi. C’est dans les mots que la distance avec la folie de la mère a vraiment pris forme, que le véritable soulagement est venu. « Pendant des années, dans les pièces aux lumières tamisées, j’ai mis des mots sur la folie de ma mère, des mots sur sa maladie, des mots qui, peu à peu, ont fini par me pacifier. »

Long cheminement, on le comprend. « Les mots m’éloignaient de ma peine et de ma honte. Les mots consolidaient chaque jour mon exil. »

Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, dans la chambre du père, dans la chambre de la mère, le passé fait écho. Celui des parents. Celui de leur fille, nécessairement. Effet de miroir.

On est ensuite conduit dans une autre chambre. Où la mère n’est plus elle-même. Où, sans être morte physiquement, elle vit dans l’oubli de ce qu’elle est, de ce qu’elle a été. Que peut une fille devant un tel constat ?

Avec Chemin Saint-Paul, Lise Tremblay dépasse de loin le territoire dit de l’autobiographie. Cette façon d’en dire juste assez, jamais trop. Sans pour autant éviter de prendre à bras-le-corps ce qui doit l’être, sans craindre l’impudeur nécessaire pour aller au fond des choses, au fond de soi.

Toujours, les mots justes. Même s’ils font mal. Surtout s’ils font mal. Parce qu’ils viennent de loin, qu’ils ont été arrachés au silence, à la douleur, on le sent.

Ce récit va droit au coeur. Autant il est intime, avec toutes ses particularités, autant il nous ramène à nos propres histoires familiales. À la mort passée ou à venir de nos parents. À nos origines. Au legs qui est le nôtre, malgré nous. À nos manques.

On ne peut pas toujours vivre sur les rives d’un volcan en éruption. Et ma mère était un volcan.

Chemin Saint-Paul

Lise Tremblay, Boréal, Montréal, 2015, 112 pages