L’électron libre

Pianiste à ses heures, le Dr Christian Boukaram croit que la musique a sa place au Département de radio-oncologie, tant pour alléger l’atmosphère que pour rassembler patients et aidants sur une note positive.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Pianiste à ses heures, le Dr Christian Boukaram croit que la musique a sa place au Département de radio-oncologie, tant pour alléger l’atmosphère que pour rassembler patients et aidants sur une note positive.

Le Dr Christian Boukaram traverse les corridors lumineux, tapissés d’oeuvres d’art, du Département de radio-oncologie de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont. Je l’accompagne dans sa clinique externe, vêtue d’un sarrau, mais je ne suis qu’une « imposteure ». La star, celui vers qui les yeux se tournent dans l’espoir de, c’est lui. « Le prochain patient, il ne faut pas prononcer le mot cancer. On parle de tache, d’anomalie… » Je ne pige pas un seul mot (sauf le déni), car le monsieur est Libanais, tout comme le Dr Boukaram, et l’échange se fait en arabe.

Le radio-oncologue de 38 ans parle couramment cinq langues et pratique ce qu’on pourrait appeler de l’ethno-oncologie (comme il existe de l’ethnopédiatrie ou de l’ethnopsychiatrie), en intégrant les limites culturelles et les croyances de chacun dans ses échanges. « Dans l’éducation orientale, le pouvoir du mental, le soutien de la famille sont très importants. Ici, les gens meurent seuls, nous devons mettre sur pied des groupes de soutien. En Orient, les traitements naturels sont aussi offerts de façon concomitante avec le traitement conventionnel. Le schisme est moins grand qu’ici. »

Le Dr Boukaram a fait ses études au Québec, mais c’est un enfant de la guerre, marqué par elle aussi. Il pratique depuis dix ans en oncologie, est devenu l’un des chefs de file de la médecine intégrative chez nous, émule du psychiatre français David Servan-Schreiber. Il a aussi obtenu un certificat en hypnose pour s’aider lui-même en partie. « 40 % des oncologues font des burn-outs ! » dit-il. La médecine intégrative ajoute les CAM (Complementary and Alternative Medicine) dans le traitement. « 80 % de nos patients les utilisent de toute façon et 50 % n’en parlent jamais à leur médecin. Ça crée un bris dans la communication », constate le cancérologue.

Avec d’autres collègues, il a mis sur pied et investi de sa poche dans le Fonds CROIRE. Il consacre une partie de ses temps libres à lancer toutes sortes d’activités parallèles qui regroupent les approches complémentaires telles que la méditation, le yoga, l’hypnose, le massage, le Qi gong, la musique. « Ce qui est le plus populaire auprès des patients, c’est le yoga du rire et la chorale ! En plus, c’est du healing pour eux, les activités de groupe. » En anglais, le curing et le healing se distinguent, comme une crème médicamenteuse et un baume.

Chi va piano, va sano e va lontano

 

Pianiste, le radio-oncologue a hésité entre la musique et la médecine. Les rayons X, les rayons gamma et les électrons l’ont emporté. Mais un piano automate a fait son entrée la semaine dernière au service de radiologie de l’hôpital, grâce à CROIRE. Les sourires fusent au passage, la femme d’un patient fredonne.

« 80 % de ma charge, c’est de rassurer les patients. » Je l’ai vu prendre des mains, tendre une boîte de Kleenex, parler de Dieu avec une vieille dame de 80 ans, se mettre dans la peau de l’autre, tout cela avec le tic-tac de l’efficacité de la méthode Toyota dans le dos.

Je l’ai entendu échanger sur le plan humain, pour ensuite m’expliquer en détail les heures qu’il passerait à préparer une intervention de radio-chirurgie en quatre dimensions (la quatrième tenant compte du mouvement), autour d’une petite tache blanche sur l’écran de son ordi. « Tout a changé en oncologie depuis dix ans. Je ne pourrais même pas pratiquer avec ce que j’ai appris à l’université. Si tu ne te mets pas à jour, tu es un dinosaure ! »

Ils sont précieux, les médecins capables de naviguer en eaux douces et en eaux profondes. Le Dr Boukaram en fait partie. Il y a quatre ans, il publiait un best-seller — vendu à 25 000 exemplaires au Québec et traduit en trois langues — intitulé Le pouvoir anticancer des émotions. Un pavé dans la mare, son essai ratisse large et nous explique notamment la place sous-estimée de l’esprit et des émotions dans la maladie en se basant sur la recherche scientifique. Pour ne donner qu’un seul exemple, des études montrent que les patientes atteintes d’un cancer du sein incurable doublent leur taux de survie en bénéficiant d’un soutien psychologique.

Depuis sa parution, il constate une évolution sur le terrain, même si elle demeure timide : « Le Québec est vraiment en retard en médecine intégrative par rapport aux États-Unis ou au reste du Canada. D’une part, il y a la barrière de la langue, d’autre part, celle des mentalités. On pense encore trop souvent que c’est de l’ésotérisme ou de la pensée magique. »

Le Dr Boukaram a beaucoup oeuvré pour faire basculer les a priori, notamment au sein de la Société intégrative d’oncologie, dont une cinquantaine d’universités font partie dans le monde.

L’Université de Montréal n’est pas en reste, qui l’enseigne depuis trois ans dès l’externat. Un cours destiné aux professionnels de la santé sera aussi offert dès le printemps à la Faculté de l’éducation permanente. La responsable m’a affirmé que les seules résistances qui subsistent viennent du côté des « vieux docteurs mâles » et que les médecins sont très intéressés par ces cours qui leur expliqueraient ce que sont les médecines parallèles ou énergétiques… pour eux-mêmes en premier lieu. Farfelu ? La Harvard Medical School a intégré la Mind Body Medicine depuis plus de 40 ans à son programme.

C’est auprès de ses étudiants de l’université que le Dr Boukaram réussit le mieux à faire comprendre cette approche : « Pour eux, c’est un no brainer de faire les deux : conventionnel et complémentaire. Les jeunes sont déjà là. Tu ne choisis pas l’un ou l’autre. » La médecine intégrative sert de tamis pour faire un tri dans les différentes approches en se basant sur les études scientifiques disponibles.

Urgence à l’hôpital

« Inclure la médecine intégrative dans notre pratique, c’est une urgence ! Ça aide à la qualité et la quantité de vie des patients. Des hôpitaux réputés en cancérologie, comme le Anderson Cancer Center au Texas et le Memorial Sloan Kettering Cancer Center à New York, ont adopté la médecine intégrative depuis longtemps. Ça diminue les temps d’hospitalisation et les coûts.

« En préventif, ça empêche les gens de devenir malades et ça diminue le nombre de consultations, dont 60 % ont un lien attribuable au stress. C’est clair pour tout le monde, mais pas pour les administrateurs. Ils voient ça comme des coûts et des charges de travail supplémentaires. » Dans un contexte d’austérité imposée, cela devrait à tout le moins éveiller les esprits comptables.

La résistance provient de l’ignorance, selon l’oncologue. Et la médecine one size fits all semble avoir atteint ses limites. « Nous n’arrivons pas à vaincre le cancer, en partie à cause de la communication qui ne se fait pas. Chacun travaille en verticalité. C’est la pensée horizontale qui va tout regrouper et nous aider. »

L’horizon n’est pas si sombre quand on se donne la peine de lever les yeux.

Car ce n’est pas la mort ou la douleur qui est une chose terrible, mais la peur de la douleur ou de la mort

«Selon l’Association médicale américaine, 75 % des problèmes de santé sont causés par nos émotions, et le stress serait l’ennemi numéro un de la santé aux États-Unis. En se focalisant sur le monde physique, on peut facilement traiter les problèmes aigus. Mais on ne fait que traiter superficiellement les problèmes chroniques. On néglige la partie submergée de l’iceberg.» Dr Christian Boukaram, «Le pouvoir anticancer des émotions»

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À la soupe

Cela commence la semaine prochaine (jeudi) et on vous invite à aller partager un bol de soupe avec un itinérant, dans le cadre de La nuit des sans-abri et l’ATSA (Action terroriste socialement acceptable), du 15 au 18 octobre. On vous jumelle sur place, le temps de cette rencontre impromptue en duos. On suggère même les sujets de conversation si vous êtes timide ! Cela se déroulera place Émilie-Gamelin, à Montréal. L’horaire est ici et l’idée est géniale. J’irai faire un tour jeudi : atsa.qc.ca.
Demandé au Dr Boukaram ce qu’il ferait s’il avait le cancer. « Statistiquement, j’ai une chance sur deux de l’avoir. Ça dépend quel cancer, à quel âge, le stade, si j’ai des enfants ou non. Les traitements que je choisirais en dépendraient ; je considérerais les effets secondaires : est-ce que je vais être mieux ou pas ? » Pour aller plus loin sur cette piste, son site Web est très bien conçu et propose plusieurs avenues en médecine intégrative, dont un exercice d’autohypnose que j’ai beaucoup apprécié : drboukaram.com.

Aimé l’émission De garde 24/7 à Télé-Québec. Pour voir à quel point la vie de médecin est complexe, partagée entre l’urgence et les grandes questions existentielles, le risque d’erreur et le mentorat, une série très bien conçue qui nous rend les participants très humains et attachants. Et ces médecins déifiés ont aussi une vie qui les attend en rentrant chez eux, avec les mêmes problèmes que vous et moi, sujets à la maladie eux aussi. On l’oublie trop souvent. Tous les épisodes en cours ici : 
telequebec.tv/de-garde-247.

Noté qu’on a décerné cette semaine le prix Nobel de médecine (conjointement) au Dr Tu Youyou, qui a trouvé un traitement contre le paludisme (malaria) à l’aide de la pharmacopée traditionnelle chinoise, dont l’armoise (artemisia annua), une plante qui pousse chez nous notamment. Le Nobel à une « herboriste »… Eh ben ! huff.to/1MepjmY.


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