La complainte de Maupassant

L’écrivain Raymond Carver est un cas. Il a aligné les jobines pour être écrivain et réussir à garder la tête hors de l’eau.
Photo: Éditions de la Martinière L’écrivain Raymond Carver est un cas. Il a aligné les jobines pour être écrivain et réussir à garder la tête hors de l’eau.

Un paradoxe hante la question de la rémunération des écrivains. Que la littérature fasse mal vivre son homme, les plus sages d’entre eux l’ont compris depuis longtemps. «… si elle est d’excellente compagnie, [elle] s’est toujours révélée une piètre béquille pour ceux qui s’appuient exclusivement sur elle pour subvenir à leurs besoins », écrit en 1812, de son opulent manoir de style baronnial, sir Walter Scott à un jeune homme de lettres qu’il patronne.

« La plus belle muse du monde ne peut suffire à nourrir son homme, il faut avoir ces demoiselles-là pour maîtresses, mais jamais pour femme », conseille un épigramme d’Alfred de Vigny. La recommandation de se trouver un gagne-pain décent a ainsi été déclinée sur tous les tons par toute une théorie d’auteurs en général bien établis et aux finances bien garnies, à l’intention des ambitieux d’une génération montante après l’autre. « Laissez-vous entretenir », préconise John Gardner, le mentor de Raymond Carver, dans On Becoming a Novelist (W.W. Norton and Company).

Mais le véritable mécénat, le dévouement d’une Miss Harriet Weaver pour l’oeuvre de Joyce et l’intérêt supérieur de la littérature constituent l’exception. Et rares sont les sinécures aussi propices que le poste de gardien de nuit d’une génératrice électrique qui permit à Faulkner d’écrire Tandis que j’agonise (Folio). Tout était sans doute plus simple à l’époque où l’on devenait d’abord notable, puis écrivain. Les nombreux médecins de la littérature profitaient, en prime, d’un poste d’observation privilégié sur la nature humaine. Être nommé diplomate à l’étranger, comme Pablo Neruda, ce n’était pas la grosse misère non plus.

Prolétaires de l’écriture

Mais à côté de ces élus, les galériens du neuf à cinq méritent notre attention. Existe-t-il, de par le monde, un groupe de recherche qui s’est penché sur l’influence des finances personnelles sur la forme même des oeuvres ? Le corpus d’une telle étude inclurait Maupassant, qui se voit d’abord romancier, comme son maître Flaubert, entretenu, lui, par sa famille, ce qui lui permet de cracher sur l’argent, mais aussi libre de chipoter sur la moindre virgule pendant des années. Tandis que l’abrutissant travail de bureau de son protégé, nous dit Olivier Larizza dans Les écrivains et l’argent (Orizons, 2012), peut expliquer son choix des formes brèves, demandant « moins de temps et d’énergie ».

La complainte de Maupassant (« [après] sept heures de travail administratif, […] je ne puis plus me tendre assez pour rejeter toutes les lourdeurs qui m’accablent l’esprit. […] Je ne trouve pas ma ligne, et j’ai envie de pleurer sur mon papier. ») pourrait sans doute être reprise, aujourd’hui, par de nombreux profs de cégep. C’est le paradoxe annoncé plus haut : le travail censé mettre l’auteur à l’abri des basses besognes de l’écriture alimentaire et garantir sa liberté esthétique se retourne, le plus souvent, contre son énergie vitale et sa puissance créatrice.

Hubert Aquin, qui possédait des montagnes russes d’énergie, note dans son Journal, à la date du 5 novembre 1962 : « Fatigue non pas à cause du travail à faire — mais parce que celui-ci — gagne-pain — m’empêche de faire autre chose et de me consumer interminablement au profit d’une oeuvre insensée, profonde, libératrice. »

 

Petit change et petits livres

La modeste position de gratte-papier de Guy de Maupassant au ministère de la Marine ressemble au paradis à côté de la succession de jobines plus ou moins sordides que dut aligner Raymond Carver pour seulement réussir à garder la tête hors de l’eau. Ouvrier dans une scierie, veilleur de nuit, livreur, pompiste, manutentionnaire, cueilleur de tulipes, balayeur de stationnements. Carver est un cas : il n’a pas encore vingt ans quand deux bouches à nourrir déboulent dans sa vie. Il aurait pu faire un prolo convenable, mais le problème, c’est qu’il voulait devenir écrivain.

Dans Les feux (L’Olivier), un essai troublant, Carver décrit en ces termes les effets produits par l’arrivée de ses enfants sur son écriture : « une influence négative, étouffante et souvent même maléfique. » Rien de moins. « Il nous était arrivé une chose affreuse », constate-t-il, plus loin, avec la même sobriété. En réaction à ce « rapport de responsabilité totale et illimitée et d’anxiété perpétuelle », il s’attellera lui aussi à « des choses brèves, qu’il m’était possible d’écrire d’un jet et de boucler séance tenante ». Pauvre Raymond : «… les circonstances de ma vie […] ont déterminé, pour une très large part, la forme qu’allait prendre mon écriture. Je ne m’en plains pas, loin de là. Je me borne à le constater, le coeur encore lourd et transi d’effroi. »

D’effroi, oui. On se demande comment ont pu se sentir les enfants qui, inévitablement, ont eu un jour ce texte sous les yeux. Papa, désolé d’avoir représenté cet effroyable fardeau pour toi, mais pourquoi tu ne dis pas un mot de ta consommation massive et morbide d’alcool dans Les feux ? On songe aux Enfants de Refus global de Manon Barbeau.

De toute manière, aucune gêne financière ne peut, à elle seule, freiner le génie littéraire authentique, comme le prouvent les oeuvres de ces romanciers notoirement criblés de dettes que furent, parmi d’autres, Balzac et Dostoïevski. Dans ces deux derniers cas, il est même permis de se demander si une impécuniosité chronique et l’insistance des créanciers ne pourrait pas servir, au contraire, de stimulant de choc à la création.

Cette question des conditions matérielles de l’écriture ouvre un domaine de prospection chronique intéressant. À quoi auraient ressemblé les oeuvres du journalier Carver et du représentant d’assurance Kafka, sans l’obligation d’aller puncher tous les matins ?

Pour Carver, l’enseignement de la création littéraire, quelques années avant sa mort, aura l’allure d’une rédemption. « Je suis mieux payé que je ne l’ai jamais été, et j’ai fait tous les boulots pourris de la terre. » « Dans un monde idéal, ajoutait-il, les écrivains ne seraient pas obligés de travailler. Ils recevraient chaque mois un chèque par la poste. » Le problème, c’est que ce monde idéal a déjà existé. On l’appelait l’Union soviétique.

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