Le goût de l'avenir - 1: Quelle famille!

Il y a déjà plus d'une trentaine d'années, Janette Bertrand avait imaginé un téléroman relatant la vie quotidienne d'une famille québécoise typique: deux parents vivant sous le même toit avec leurs quatre enfants et leur chien. Le programme avait pour titre Quelle famille! et chacun y reconnaissait les grandes joies et les petites misères de sa propre vie. Aujourd'hui, les téléséries reflètent la disparité des formes d'organisation familiale, du célibataire endurci à la famille monoparentale, du couple homosexuel à la famille reconstituée, jusqu'au cas des Bougon, archétype du ménage dysfonctionnel mais uni.

La famille est un thème très présent dans l'actualité et pour cause. Elle constitue l'unité de base d'une société, la première dans laquelle se créent des liens durables, se développe le sens d'une responsabilité mutuelle, où s'enracinent et se transmettent les valeurs et les traditions. C'est le premier lieu d'exercice de l'autorité et de contestation de celle-ci.

Ainsi va la famille, ainsi va la société. En 1983 dans La Troisième Planète, Emmanuel Todd avait établi les liens entre structures familiales et systèmes idéologiques. C'est à partir de l'étude des transformations de la famille en Union soviétique qu'il avait, par la suite, prédit l'éclatement de l'empire communiste. Selon le directeur de l'Institut de formation d'aide communautaire à l'enfant et à la famille (Ifacef), Benoît Clotteau, «notre société est en crise car la famille québécoise est en crise» (Les Cahiers du 27 juin, vol. 1 no 2). Mais cette crise peut devenir l'occasion de créer une nouvelle situation d'équilibre pour que cette institution soit le «lieu de partage, d'acceptation inconditionnelle et de solidarité» que nous voulons, et qu'elle soit «cet espace privilégié où ses enfants de sang, de lait, d'adoption ou par alliance trouveront la place de se développer avant de choisir leur place dans le monde».

On aborde souvent la question familiale par l'entremise de la dénatalité. Ce n'est pas en soi une erreur, sauf si l'on cherche à réhabiliter la famille en culpabilisant les jeunes adultes de ne plus faire autant d'enfants que leurs aînés. L'urbanisation, la sécularisation et l'industrialisation ont complètement modifié le rapport aux enfants. Le féminisme mais aussi l'augmentation prodigieuse de l'espérance de vie ont fini de casser les modèles uniques.

On ne peut pas examiner l'avenir de la famille sans tenir compte de ces transformations qui sont là définitivement. Les nouvelles technologies de reproduction, l'adoption internationale et la fin prochaine de la discrimination envers les couples de même sexe vont encore mêler les cartes et soulever des questions déchirantes sur les notions de filiation et de transmission. Les taux élevés de rupture conjugale bouleversent les rôles parentaux et en particulier celui du père. N'est-il pas troublant d'apprendre que, cinq ans après une séparation ou un divorce, un enfant sur quatre né de l'union dissoute perd tout contact avec son père? En contre partie, le nombre d'hommes appelés à jouer le rôle de père auprès d'autres enfants dans une famille reconstituée va grandissant.

Ainsi, les questions à débattre entourant l'avenir de la famille concernent évidemment les politiques natalistes, mais aussi bien autre chose. Les spécialistes estiment qu'un tout petit effort serait suffisant pour rehausser les taux de fécondité. On évoque souvent les mesures de conciliation entre la famille et le travail, la réforme des congés parentaux et l'organisation efficace des services de garde. Ce qui décourage souvent les petites familles est lié aux compressions du temps. À cet égard, les normes du travail ne sont pas seules en cause. Le regard des prospectivistes se tourne de plus en plus vers d'autres sujets de préoccupations, tous liés à une meilleure qualité de vie, comme l'aménagement des villes, la proximité des services publics et la disponibilité du transport en commun.

Une famille crée des liens entre générations et au sein d'un réseau élargi de cousins, de tantes et d'arrière-grands-oncles qui compose un faisceau d'ancrages symboliques, identitaires et de solidarité. Toute question relative à la famille doit prendre en compte le rôle des grands-parents, qui vivent en santé de plus en plus vieux. Ces retraités toujours alertes peuvent-ils jouer un rôle dans l'école, comme ce grand-père vietnamien que j'avais rencontré à Hanoï et qui se chargeait d'apprendre le français à son petit-fils, après les heures de classe? Le marché de l'habitation favorise-t-il les rapports intergénérationnels?

Le bouleversement de la famille remet également en question le droit et les critères qui fondent les politiques sociales. Les programmes de soutien du revenu, les règlements sur l'iimmigration, les assurances, les conventions collectives, les lois et jusqu'aux règles de preuve en droit criminel se réfèrent à l'unité conjugale pour fixer les normes sociales. Est-il toujours pertinent de le faire? La Commission de la réforme du droit du Canada mène des travaux sur ces questions depuis déjà plusieurs années.

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Il y a cent façons de découper la réalité pour la soumettre au débat. Pour cette série sur «le goût de l'avenir» (lire ma chronique du 12 janvier), j'ai choisi de partir de ce que j'estime correspondre, peut-être à tort, aux préoccupations courantes de la population plutôt que de le faire selon des catégories intellectuelles comme la liberté ou le nationalisme. Dans les prochaines semaines, j'aborderai successivement le travail, les impôts, l'école, la campagne et la ville, la langue, la guerre, l'éthique, la culture et les droits et puis les institutions politiques, avant de proposer l'organisation d'activités pour favoriser la participation des citoyens à des débats sur les grands enjeux de notre temps. Déjà, 125 lecteurs m'ont indiqué leur intérêt à recevoir de l'information sur ce projet qui prendra forme prochainement. Si une telle perspective vous intéresse, je réitère l'invitation à m'écrire à vennem@fides.qc.ca. Vous serez ainsi les premiers informés.

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