Étudiants et professeurs - L'ère de la suspicion

L'Université McGill a finalement renoncé à sévir contre Jesse Rosenfeld, l'étudiant qui refusait de soumettre ses travaux à un détecteur de plagiat. Ce recul tactique de l'institution n'a cependant pas mis un terme au débat d'éthique que soulève la lutte contre le pillage intellectuel. Pourquoi, disent les uns, se priver d'un instrument qui préserve la crédibilité d'une université et la valeur de ses diplômes? En quoi, rétorquent les autres, est-on en droit de présumer qu'un étudiant triche?

Le plagiat est encore une source d'embarras tant pour les universités que pour les professeurs. Soulever un cas de tricherie est en quelque sorte une affaire de police, et les enseignants sont mal équipés pour s'en charger. Souvent préférera-t-on fermer les yeux ou imaginer une erreur plutôt que d'entreprendre une procédure qui taxera l'énergie et la réputation des uns et des autres.

Dans ce contexte, le détecteur électronique de plagiat sur Internet est apparu comme un instrument formidable. Objectif et neutre, révisant l'immense toile des informations universitaires, il retrouve les passages qu'un étudiant y aurait copiés sans en citer la source. On s'attarde moins au fait que ce nouveau limier peut dépister non seulement l'étudiant en panne d'idées, mais n'importe quel universitaire peu scrupuleux dans le choix de ses matériaux. Les gens honnêtes ne devraient-ils pas se féliciter d'une telle invention?

Pourtant, l'instrument n'a pas été accueilli partout comme un progrès. S'il faut, en effet, recourir à une telle machine pour vérifier les sources d'un étudiant, c'est peut-être que le professeur lui-même ne maîtrise pas suffisamment les connaissances acquises dans son domaine de compétence. Peut-être aussi y a-t-il des lacunes dans la formation des étudiants au sujet de la mention des sources et du traitement des citations.

On n'ose mentionner une autre cause de malaise. Combien de publications signées de sommités universitaires sont en partie le fruit de travaux d'étudiants, sans qu'il en soit fait mention expressément? Pendant que le chercheur principal recueille renommée et subventions, les tâcherons à l'origine de ses découvertes peinent, eux, à percer dans un milieu devenu plus concurrentiel que l'industrie du fast-food.

S'il faut parler d'intégrité intellectuelle, on ne saurait, non plus, taire le fait qu'on y porte atteinte sérieusement au plus haut niveau depuis des années, notamment dans toutes ces universités et hautes écoles qui se mettent au service d'intérêts ayant peu à voir avec l'avancement des sociétés.

Mais une plus noble raison explique le trouble des professeurs envers le plagiat. Bien que les règlements des universités prévoient tout un catéchisme à cet égard, et que les étudiants soient prévenus contre la tentation d'y déroger, l'enseignement ne saurait reposer sur un postulat de méfiance. Supposer l'ignorance générale, voilà qui n'est pas mauvais, mais pas la malhonnêteté. Ironie de l'affaire, l'étudiant qui pille Internet apprend autant sinon plus que celui qui s'en tient à l'enseignement reçu. De toute manière, Internet n'est pas l'unique source où s'approprier le bien d'autrui.

Manque de motivation

Le problème ne provient pas des nouveaux moyens d'accéder à d'innombrables informations. Sans forte motivation intellectuelle et sociale, l'étudiant risque de céder, non d'abord à la tentation du plagiat, mais à la médiocrité. Or, telle est plutôt la menace qui plane sur la qualité du travail universitaire. Dans plus d'une discipline, les étudiants savent que leur carrière future devra beaucoup aux habiletés de manipulation — également enseignées dans les universités! — et aux autres moyens, désormais courants, de «réussir», quelle que soit la valeur du produit ou du service qu'on offre.

À l'inverse, dans plusieurs milieux de travail, le conseiller indépendant ou le professionnel rigoureux risque souvent d'entrer en conflit avec son entourage quand les règles de l'art et le service du public viennent loin derrière le prestige de l'entreprise ou la gloriole de l'institution.

Néanmoins, le redressement doit commencer quelque part, car nul n'est intéressé par les services d'un diplômé incompétent ou faussaire. Les universités, quant à elles, ont entrepris de s'attaquer au problème. Il n'est pas facile d'en mesurer l'ampleur exacte, surtout que nombre d'étudiants semblent tout à fait ignorants des règles concernant la démarche et la propriété intellectuelles.

Quelques données laissent ici songeur. La columnist Peggy Curran citait samedi dernier, dans The Gazette, les résultats préliminaires d'une étude menée sur le sujet par Julia Christensen Hugues de l'université de Guelph et Don McCabe de l'université Rutgers. Pas moins de 35 % des étudiants canadiens interrogés et 38 % de leurs confrères américains admettaient une forme de plagiat par collage d'extraits pris sur le Net. Pareil résultat est doublement inquiétant.

Pour une «culture de l'intégrité»

Non seulement les plagiaires seraient fort nombreux, mais la moitié des adeptes des emprunts non déclarés n'y verraient aucune tricherie. En même temps, parmi les 4500 professeurs interrogés, un sur cinq usait du détecteur fourni par des entreprises informatiques pour dépister les tricheurs de sa classe. Voilà qui pose le problème de l'éducation éthique.

Des universités ont entrepris de tenir des séminaires de formation pour leurs enseignants. Certaines songent à mener des campagnes de prévention en périodes d'examens. Mais il est permis de croire qu'il faudra sans doute aller plus loin si, comme d'aucuns le souhaitent, une «culture de l'intégrité» doit prévaloir un jour.

Des chercheurs en pédagogie se sont déjà demandé pourquoi autant d'étudiants ne se passionnaient pas pour ces connaissances qu'ils venaient pourtant quérir à l'université. Pourquoi aussi la plupart retenaient si peu de l'enseignement qui leur était dispensé. Et surtout, pourquoi un bon nombre, une fois sortis de l'université, cessaient de s'informer dans leur domaine de compétence. Une réforme de l'enseignement, ont conclu certains, s'imposait.

L'éthique devrait en être. Pourtant, si la malhonnêteté d'une minorité ne peut être négligée, la piètre vie intellectuelle d'une majorité, y compris dans son champ de compétence, n'est-elle pas plus inquiétante?

L'étudiant Rosenfeld s'est dressé contre le détecteur de plagiat en invoquant le principe de la présomption d'innocence. Son objection n'est certainement pas frivole. Quel mal y a-t-il, rétorquent néanmoins certains, à vérifier l'intégrité du travail intellectuel et à préserver la crédibilité des institutions? L'exercice de contrôle semble bénin, mais il ne l'est pas.

Il n'est qu'une manifestation, parmi plusieurs autres, du principe de suspicion universelle, sinon d'hystérie sécuritaire, qui se développe un peu partout à la faveur des moyens de détection mis au point par l'industrie de la surveillance. Qu'on passe aux rayons X tous les bagages placés à bord d'un avion fait désormais partie de la routine du transport. Si une bombe est interceptée, l'intérêt de chaque passager sera servi. Qui s'en plaindra? Mais doit-on vérifier aussi systématiquement la qualité du travail

intellectuel?

Peut-être... Il y a quelques années, un scientifique avait entrepris de vérifier les prétentions de chercheurs célèbres dont les découvertes étaient tenues pour solide vérité. Y ayant débusqué maintes erreurs, il en avait même fait un livre. Le détecteur de plagiat peut sans doute aider à retrouver les emprunts faits subrepticement aux travaux d'autrui. Mais nul n'a trouvé la machine qui discernera les informations inexactes et les connaissances erronées qui sont encore répandues dans des ouvrages connus et dûment cités.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.