Sous le dôme, à Saint-Séverin

Ça fait du bien de lâcher ses lunettes urbaines. Ainsi en fin de semaine dernière au Festival du film de Saint-Séverin… La Beauce, en ce temps de l’année, c’est plus coloré qu’à Montréal, l’air plus froid, l’horizon plus lointain.

On se retrouve sur place avant d’y poser le pied. La silhouette du clocher de l’église surgit de loin, au bout des routes, et fait la promo du beau village. C’est le pic beauceron, cinq degrés de moins qu’en plaine, sur hauts plateaux. Suffit de rouler un peu pour apercevoir les montagnes du Maine, par temps clair.

Il y a quelque chose de saugrenu à regarder des films dans une église, mais à force de chercher de nouvelles vocations au patrimoine religieux, pourquoi pas celle-là, de temps en temps ? L’église Saint-Jean Baptiste, à Québec, si coûteuse d’entretien, sera peut-être transformée en chantier-école pour jeunes artisans. Celle de Saint-Séverin, construite au XIXe siècle avec les pierres des cultivateurs, se chauffe au bois. En Beauce, ce n’est pas le bois qui manque ; son assurance vie. Un sursis.

L’héritage des anciens

Faut voir, dans le cimetière voisin, les croix de fer ornées d’un coeur par les forgerons disparus. L’héritage des anciens se respire mieux à la campagne qu’en ville. Dans la forêt régénérée surgit l’ancien site du cimetière des Irlandais, premiers défricheurs du coin. On doit des coups de chapeau aux générations d’en haut. Plus que l’amnésie trépidante de nos temps virtuels.

Dans l’église, pleine à craquer devant le délicieux Paul à Québec, l’écran est placé juste en dessous du dôme. Au long des projections, on s’habitue même aux scènes de cul projetées devant l’autel.

Tout est question de contexte, remarquez. Le festival avait organisé une minirétrospective des oeuvres du cinéaste d’animation Théodore Ushev, à qui on doit Les journaux de Lipsett et Gloria Victoria. Né en Bulgarie, il s’était fait arrêter tout jeune pour avoir mis les pieds dans une église, acte de dissidence sous empire soviétique. Pour lui, sa présence dans la nef rimait avec rébellion. Tant de Québécois y voient l’oppression d’un autre temps. C’est bien pour dire…

Louise Chamberland, longtemps Montréalaise, a fondé ce festival-là il y a 11 ans. « Parce que le village se mourait », dit-elle. Saint-Séverin compte 278 habitants. Ils ont déjà été plus de 1000. Des gens accueillant et allumés, parfois des artistes (dont la peintre Lyse Marsan dans l’ancien presbytère). Tous appelés pour l’occasion à se farcir des films exigeants ; Corbo de Mathieu Denis, Antoine et Marie de Jimmy Larouche, Le sel de la terre de Juliano Salgado et Wim Wenders, etc. Des Beaucerons d’ailleurs arrivaient aussi. Ça signifie beaucoup, les festivals en région : des portes ouvertes sur ailleurs, des forums, une autre énergie.

Un cheval de Troie

 

Stephen Harper ne voit pas ça venir. Mais les projets culturels aident à sauver les villages menacés par l’exode des jeunes, attirant les touristes, créant des emplois.

Des trésors à mettre en lumière attendent leur heure partout, comme dans les vide-greniers. Suffit de fouiller. Parfois, ils nous sautent aux yeux, merveilles d’art naïf.

À Saint-Séverin, on tombe sur le dos devant Le cheval à Méo, attelé à sa charrette, oeuvre monumentale de 22 pieds, oreilles dressées comprises. Tout blanc, fringant, sous armature de bois de tremble recouverte de fibre de verre : une installation d’artiste avant la lettre. Wow ! Un cheval de Troie !

On y pénètre avec une échelle. L’intérieur est tapissé et spacieux comme tout. J’en ferais bien mon antre. Le menuisier, Roméo Vachon, mort en 2007, après avoir vu un éléphant du genre en Europe, conçut son cheval à la fin des années 70 comme chalet éventuel. Mais les gens débarquaient à plein autobus dans le rang Sainte-Anne pour l’admirer et l’animal se contenta de son statut d’attraction locale. Les villageois l’ont déménagé en 2000 avec des tracteurs à côté du restaurant de la place, appelé comme il se doit Chez Méo. Un documentaire, Le rêve de Roméo, de Simon Poulin évoque l’affaire.

Au resto, j’ai rencontré Pierre Vachon, le neveu de Méo. « Le mot “ patenteux ” n’existait pas ici, dit-il. On appelait ces gars-là des “ chefs-d’oeuvreux ”. » Et de m’expliquer que son oncle avait fabriqué, en grand secret et complicité conjugale, son cheval durant deux ans, un morceau à la fois, tous cachés sous le foin de la grange, et quand les fesses ne passèrent pas dans la porte, il a fait démolir le châssis.

Alors, j’ai demandé à tout un chacun de me parler de cet homme, au rire légendaire, qui pouvait construire une maison au complet et « gossait » le bois le reste du temps. Le village entier semblait avoir une dette envers lui, mais peut-être y eut-il des Méo partout à travers le Québec, artistes inconscients de l’être, à redécouvrir.

L’ancien maire, Daniel Perron, rêve d’un musée du cheval à Saint-Séverin avec pour pierre d’assise la mascotte du lieu. Et si les « chefs-d’oeuvreux » d’hier sauvaient des villages… L’idée fait son chemin. On y sourit.

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