Médias: Bougonner autour des Bougon

Dans mon dépanneur de Rosemont, j'ai eu un choc hier: à côté de la caisse, entre les billets de loterie et les bonbons, ce gros titre: le gouvernement confirme l'existence des Bougon, alors qu'on constate 67 % d'anomalies dans les dossiers de l'aide sociale. Le tout couronné du surtitre suivant : «Opération "Dénoncez les Bougon de votre quartier"».

C'est la page couverture du magazine Allo, nouvelle version sur papier glacé de l'ancien Allo Police, qui se lance ainsi dans l'appel à la délation, après avoir mené une enquête qualifiée d'«exclusive» sur les fraudes commises à l'aide sociale.

Vous connaissez quelqu'un qui magouille tout en recevant de l'aide sociale? Écrivez-nous, déclare le magazine, qui ajoute prudemment que «le but n'est pas de dénoncer ces gens aux autorités, mais bien de faire connaître toutes les "passes" qui nous coûtent cher en impôts et prouvent que Les Bougon, ce n'est pas que de la fiction».

C'est bien la première fois qu'on voit un magazine d'affaires judiciaires (ou est-ce maintenant un magazine de vedettes?) tenter de prouver la véracité d'une émission de fiction. Mais faut-il s'étonner d'une telle confusion entre fiction et réalité, alors que Radio-Canada et l'équipe de l'émission entretiennent savamment depuis deux semaines cette même confusion?

Tantôt Les Bougon est présentée comme une pure oeuvre de fiction. Tantôt elle est présentée comme le reflet d'une certaine réalité caricaturée. Pour expliquer son oeuvre, l'auteur de la série, François Avard, évoque tantôt une famille marginale, tantôt Les Simpson en prises de vue réelles, tantôt une famille anarchiste (en passant, les représentants du véritable mouvement politique anarchiste n'apprécient pas cette comparaison), tantôt une famille qui n'est pas une famille d'assistés sociaux..., mais «qui reçoit, entre autres, de l'aide sociale», tantôt une réflexion sur le système, tantôt une pure rigolade, bref personne ne semble trop où situer cet étrange objet télévisuel.

Radio-Canada n'a pas fait grand-chose pour dissiper la confusion, au contraire. Dans les jours entourant la mise en onde du premier épisode, Radio-Canada s'est lancée dans une campagne d'auto-promotion rarement vue, faisant défiler l'auteur visiblement dépassé par les événements dans toutes les émissions de radio et de télévision, suscitant des débats à ne plus finir entre l'adéquation entre la fiction et la réalité.

La semaine dernière Simon Durivage au 18h a même présenté un reportage sur une fraude en évoquant de «vrais Bougon», ce qui serait en contradiction complète avec les dénégations de l'auteur qui plaide pour la fiction... à moins qu'il ne sache plus trop lui-même où il en est.

Le soir même de la diffusion du premier épisode, on réquisitionnait l'auteur au Point en compagnie du porte-parole des assistés sociaux pour savoir si ces derniers se sentaient visés par le propos. Il faudrait finir par se brancher: si Les Bougon constitue un pur divertissement, on voit mal les émissions d'information et d'affaires publiques de Radio-Canada en débattre.

Mais, bien sûr, aucune oeuvre de fiction n'est déconnectée du réel, et on ne peut pas jouer impunément avec des images et des clichés comme celle d'une famille de milieu populaire bénéficiant des erreurs du système en recevant des chèques d'aide de différentes sources (aide sociale, pensions de vieillesse et autres) sans faire face aux conséquences et aux critiques.

On pourra revoir cette argumentation lorsqu'un plus grand nombre d'épisodes auront été diffusés (après tout, ce n'est que le troisième épisode qui sera diffusé cette semaine).

Mais, en attendant, on peut s'interroger sur le système autopromotionnel des émissions, réflexion qui n'est pas directement reliée au contenu des Bougon, mais dont Les Bougon est la plus récente illustration.

Avec le niveau de concentration médiatique atteint ces dernières années, plus personne n'échappe à ce système autopromotionnel, où on fait constamment «mousser» les émissions d'un même réseau de télévision d'une émission à l'autre du réseau, y compris dans les émissions d'information. Le système a été développé à l'intérieur de l'empire Quebecor, où, par exemple, les auditions de Star Académie ont été suivies par les bulletins de nouvelles (sans parler des unes du Journal de Montréal).

Le système semble atteindre le niveau d'un rouleau compresseur chez Quebecor tout simplement parce que Quebecor est le plus gros et le plus puissant empire. Mais tout le monde s'y met aussi. TQS a fait des manchettes à son Grand Journal avec les lofteurs de Loft Story (craignant probablement que TVA ne parle pas assez de son produit...). De façon en apparence plus subtile, mais de façon tout aussi réelle, Radio-Canada multiplie les débats autour des Bougon avec pour résultat que le simple téléspectateur atteint rapidement un niveau d'exaspération. J'ose à peine imaginer la réaction des lecteurs si l'édition du Devoir d'aujourd'hui présentait dix entrevues différentes avec la même personne...

pcauchon@ledevoir.com
1 commentaire
  • Claude L'Heureux - Abonné 19 janvier 2004 23 h 23

    La convergence

    Radio-Canada et La Presse de même que Le Soleil à Québec sont des médias où convergent les intérêts. Il n'est donc pas suprenant que la société se serve de ses deux chaînes radio pour faire mousser Les Bougons ou bien d'autres émissions.

    Les Bougons, cependant, dépasse les bornes et il serait temps que le bon peuple réagisse fasse au monopole outrancier de Radio-Canada. Cependant le bon peuple en redemande (du pain pour les artistes et des jeux pour le peuple) et il faut voir où vont les budgets de la société pour comprendre qu'elle cherche à augmenter ses cotes d'écoutes par une astucieuse publicité convergente pour faire de sa programmation télé un grand cirque pour étourdir notre collectivité cependant que l'information et la Culture ont des budgets anémiques.