Les jeux cruels

Je ne suis pas essentialiste, mais je crois qu’il existe des plaisirs qui sont purement théâtraux : la diagonale assurée d’un corps qui traverse la scène du fond vers l’avant, la netteté d’une convention qui caresse discrètement l’intelligence du spectateur, la justesse du phrasé d’une réplique qui fait dire : « C’est exactement ça, c’est exactement comme ça. »

Si cette production d’On ne badine pas avec l’amour est un indicateur de la direction que Claude Poissant souhaite imprimer au Théâtre Denise-Pelletier, dont le public premier demeure les étudiants, voilà notre foi restaurée en cette enceinte justement vouée à la mise en contact des jeunes têtes avec les spécificités de notre art. Sans fanfare ni intention didactique, misant sur la clarté de la lecture et la souplesse de l’interprétation, le nouveau maître de céans entraîne et donne le goût tout en laissant entendre la beauté du texte d’Alfred de Musset.

Quand Perdican et Camille, compagnons de jeux à la petite enfance, se retrouvent après dix ans pour des noces arrangés, le projet menace de capoter : la jeune fille est résolue à prendre le voile. Mais il eût mieux valu qu’elle se retirât aussitôt ses intentions exposées : billets et bruits circulent dans son sillage, les egos meurtris fomentent des plans, les désirs s’opacifient, le doute s’installe. Alors que les adultes autour d’eux se torturent pour des peccadilles, les jeunes gens, tels des apprentis sorciers, jouent négligemment avec des forces qui les dépassent. Maudits sentiments humains !

Les badineurs

En couple de badineurs, Francis Ducharme et Alice Pascual rendent avec grâce ce duel de l’esprit que l’immaturité émotionnelle rend tragique. Son Perdican à lui est sensuel, éloquent, charmeur sans être naturellement perfide ; sa Camille à elle est droite, assurée, bouillante aussi.

Les voilà tous deux pieds nus et philosophant autour de la fontaine, suggérée par l’ouverture d’une simple trappe dans le plancher sous laquelle on devine de l’eau. Vaut-il mieux se préserver, rester à l’écart du monde, ou alors s’y jeter et aimer, au risque de souffrir et de faire souffrir ? Les arguments cèdent la place aux piques, aux pointes. Laissant éclater les mots, Ducharme et Pascual s’illustrent dans cette scène qui compte parmi les plus belles pages de la dramaturgie française.

Autour d’eux, la distribution joue habilement sur la mince ligne qui font des comédies de Musset des objets doux-amers. Il y a l’oncle entremetteur (Henri Chassé), les confesseurs (Denis Roy et Martin Héroux), la gouvernante (Christiane Pasquier)… tous gens qui s’agitent et s’inquiètent, qui pourraient être ridicules. Le temps de quelques pas chorégraphiés, trop rares d’ailleurs, on leur laisse pourtant exposer un fugitif soupçon de tourment. À chaque âge ses jeux cruels et ses déceptions.

L’esthétique générale du spectacle possède la somptuosité d’une époque qui n’existe pas, et l’espace est d’une logique toute théâtrale. Quelques pans de murs aux larges rayures suggèrent le château ; un assemblage de madriers verts en hauteur, arbre défolié s’étirant dans les cintres, sera la forêt. Aux éclairages d’Alexandre Pilon-Guay de sculpter l’ensemble des autres lieux, dont une sublime chapelle pour la dernière scène.

« Nous sommes deux enfants insensés, et nous avons joué avec la vie et la mort », s’y exclame un Perdican défait avant que ne tombe le rideau, inexorablement. Cette clôture finale envoie un long frisson, terrible mais délicieux, courir le long de notre échine. Il y a assurément des sensations que seul procure le contact avec la scène.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

On ne badine pas avec l’amour

Texte : Alfred de Musset. Mise en scène : Claude Poissant. Une production du Théâtre Denise-Pelletier présentée jusqu’au 24 octobre.