La règle du 70 % pour les nuls

Elle devrait être nulle et non avenue, cette règle en planification financière fixant à 70 % le revenu de remplacement avant impôt une fois la retraite venue. Cette règle du pouce est largement utilisée. Mais elle manque de nuances et se veut inutilement contraignante.

En fait, cette règle ne tient pas compte des particularités de chacun, qu’il s’agisse d’un célibataire gagnant 100 000 $ ou d’une personne avec conjoint et quatre enfants gagnant également 100 000 $. Sans compter que les besoins varient avec l’âge, étant différents à 65 ans ou à 90 ans. Il faut davantage faire appel aux notions de flux monétaires et de train de vie.

Éric Brassard et ses collègues publient un texte de 13 pages sur le sujet. M. Brassard est conseiller en placements, Brassard Goulet Yargeau, Services financiers intégrés et Patrimoine Hollis, Scotia Capitaux. Il suggère que cette règle du 70 % découle de paramètres tels une personne travaillant 35 ans et bénéficiant d’un régime de retraite à prestations déterminées, qui garantit une rente à vie donnant droit à 2 % par année de service. Et ces paramètres retiennent également le fait qu’on ne paie plus les diverses cotisations sociales une fois la retraite venue. Le revenu net disponible équivaut alors approximativement à 70 % du revenu net disponible avant la retraite. Mais cela vaut pour le salarié.

S’y greffent les limites de l’espérance de vie telle que retenue dans les statistiques officielles, qui s’inspirent de la loi des grands nombres. Cette référence n’enlève rien à la gestion du risque de longévité que le planificateur financier doit prendre en considération.

Ces précisions étant, Éric Brassard énumère une série de considérants. Parmi eux :

La règle de 70 % omet les valeurs et les objectifs personnels rendant caduc le lien avec le coût de vie à la retraite ;

Le train de vie change avec le temps. Il n’est pas le même à 60 ou à 85 ans ;

La règle omet l’âge prévu et réel de la retraite. Avec le coût de vie, ce facteur est celui qui a le plus d’incidence sur les calculs ;

Lorsque les revenus sont bas, le taux de remplacement est parfois nettement supérieur à 70 %. « Il est ridicule de penser qu’une personne dont le revenu avant impôt est de 20 000 $ durant la période active pourra se contenter de 14 000 $ à la retraite » ;

Nombre de personnes comptent continuer de travailler un certain temps durant leur retraite ;

La situation d’un couple et celle d’un célibataire ne sont pas les mêmes. Le fractionnement du revenu à la retraite peut également fausser le ratio ;

La règle fait fi du capital détenu, d’un éventuel héritage, d’une police d’assurance vie… Elle sous-entend que le train de vie dépendra entièrement des revenus ;

Le taux d’inflation prévu ; Les taux de rendement prévus sur les placements et les véhicules en cause (REER, CELI, FERR, CRI, société de gestion, compte personnel non enregistré, immeubles, etc.) ;

« Le ratio tient pour acquis que les retraités ont des revenus stables, imposés à 100 %. Cela s’applique aux salaires, aux revenus nets de loyer, aux rentes et aux revenus d’intérêts. Toutefois, d’autres formes de revenu font l’objet d’un traitement fiscal différent — le gain en capital et les revenus de dividende —, d’autres revenus ne sont pas imposables du tout (supplément de revenu garanti et crédit d’impôt) […] Il faut aussi tenir compte du fait que plusieurs encaissements ne sont pas des revenus (par exemple un retrait d’un compte d’épargne libre d’impôt) », ajoute le conseiller.

Rendement de bonification

S’ajoute à cette longue liste une considération liée au rendement de bonification désormais inhérent aux régimes publics. Si on reporte de 65 à 70 ans les rentes de la RRQ et les prestations de la sécurité de la vieillesse (PSV), les montants versés jusqu’au décès seraient bonifiés de 42 et 36 % respectivement. La RRQ a fait passer la majoration de sa rente de 0,5 à 0,7 % par mois, soit désormais 8,4 % pour chaque année. Au fédéral, la bonification est de 0,6 % par mois, ou 7,2 % pour une année.

En se basant uniquement sur l’espérance de vie, les analystes estiment généralement que le point d’inflexion entre prendre sa retraite à 65 ans et reporter ses prestations à 70 ans est lié aux probabilités de vivre au-delà de 82 ans. Ils vont aussi fixer l’âge optimal pour prendre sa retraite autour de 68 ans, toujours selon l’espérance de vie officielle. Mais là encore, espérance de vie officielle et risque de longévité ne vont pas de pair.

Bref, derrière les automatismes, encore et toujours le fameux cas par cas.

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