Un cadavre dans l’auto

« Papa, pour qui tu vas voter ? » Nous sommes dans la voiture, au retour de l’école. Je fais semblant de ne pas avoir entendu.

J’ai hérité de mes parents, je crois, cette gêne à discuter avec les enfants de choses du monde qui recèlent tant de nuances et de détails qu’elles nécessitent un minimum de vécu pour être comprises.

Parmi celles-ci, l’argent. Et évidemment, la politique.

« Pa-pa, dis-moi… Pour qui tu vas voter ? »

Je crois que j’aurais préféré qu’elle me demande avec combien de filles j’ai couché dans ma vie.

« Ben ça dépend, ma belle. En fait, je vais voter pour la personne qui a le plus de chances de battre le candidat conservateur dans mon comté. »

« Hein ? »

Suit une explication sommaire sur le système politique canadien, qu’elle semble assez bien comprendre. Elle est surtout intriguée par ma détestation des conservateurs, que je tente de simplifier sans que tout cela ne paraisse idiot non plus. Mais au bout de quelques secondes de patinage, je me rends compte que ce que je déteste de ce parti, c’est justement qu’il envisage les enjeux avec une telle légèreté qu’ils peuvent se résumer avec une extrême simplicité. Les conservateurs prenant l’électorat pour des enfants, agissant avec une telle puérilité, il devient facile d’expliquer en quoi ils sont minables. Je résume, donc : ce sont des politiciens rusés, capables de dire aux gens les choses qui leur donnent envie de voter pour eux, mais ce qu’ils font est une catastrophe.

Je fais le tour du jardin retourné par le gouvernement Harper (politique internationale belliqueuse, entraves à la presse, aux scientifiques, mépris des enjeux écologiques et même une économie pas si glorieuse…). Elle n’a pas tout compris, mais cela n’a guère d’importance. C’est la stratégie qui la fascine.


« Ok, donc tu vas voter contre un parti, et pas POUR un parti. »

« Exact. C’est pas très glorieux, mais c’est aussi ça, la démocratie. »

« Mais si tu ne voulais pas te débarrasser des conservateurs, tu voterais pour qui ? »

Je fais semblant de ne pas comprendre.

« Quel parti tu aimes vraiment ? »

La p’tite crisse.

Elle m’a tranquillement emmené à cet endroit qui me répugne depuis toujours, ce confortable lieu du mépris généralisé de la chose politique qui me fait presque toujours voter contre et jamais pour. Cette part de moi qui me fait un peu honte, parce que je sais qu’elle ne peut mener qu’à l’impasse.

Et je me retrouve devant l’obligation de lui dire la vérité, espérant toutefois ne pas massacrer son soudain intérêt pour la chose politique, aidé par l’école où l’on profite de la campagne électorale pour initier les enfants à la chose.

Je suis mis en face de mon propre fatalisme. Et l’expliquer me donne le sentiment d’être perdu. Sacrifié sur l’autel de la politique qui roucoule des slogans pour mieux nous vendre le « produit » dont les experts espèrent qu’il nous passionnera. Exactement comme on nous vend des chips, du yogourt, du papier-cul.

« Le Bloc ? Les libéraux ? Même pas le NPD ? »

Elle les connaît, en plus…

Non, je ne voterais pour aucun d’eux par simple conviction. Parce qu’ils jouent tous le jeu avec la même fourberie, la même manière de se contorsionner dans tous les sens en faisant semblant d’une chose et son contraire. Cette manière de dire à chaque fille dans le bar que c’est elle la plus belle. Je suis pas capable de vivre avec ça. Généralement, je vote pour des partis marginaux, parce que ça leur permet d’aller chercher un peu de fric pour rester en vie… Mais le Bloc n’aura pas un sou grâce à moi. Leur instrumentalisation du niqab est au moins aussi minable que celle des conservateurs.

Il y a un long silence dans l’auto.

« Donc, s’il fallait que tu choisisses un parti que tu aimes, tu ne voterais pour personne ? »

« Non. »

Je capote un peu. Je cherche des mots qui la rassureraient. Ses questions simples me mettent en face de mon renoncement, de ma décision de rester en marge, de refuser les règles de la partie parce que je trouve que le jeu pue.

Mais en même temps, je n’ai rien de mieux à proposer. Je ne sais pas si c’est moi le problème, ou si c’est la politique.

Ce que je sais, par contre, c’est que je suis en train de léguer le pire qu’on puisse imaginer, après l’endoctrinement. Soit l’incapacité de croire.

Pendant le reste du trajet, j’entends un bruit sourd dans le coffre de l’auto. Quelque chose de lourd qui cogne contre les parois. Le cadavre de l’espoir ?

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