Cap sur le Sud-Ouest (2)


Un vignoble à Cahors, vu du Château de Gaudou. Au loin, le Clos La Coutale.
Photo: Jean Aubry Un vignoble à Cahors, vu du Château de Gaudou. Au loin, le Clos La Coutale.

Avec cette nouvelle génération qui mord dans la vie pour mieux émanciper la vigne qui la nourrit, la région du Sud-Ouest a, du moins d’après ce que j’ai constaté sur place lors de la vendange 2015, de beaux jours devant elle. Tenez, en appellation Gaillac seulement, « plus de 25 % du vignoble est aujourd’hui certifié bio », comme me le mentionnait Patrice Lescarret, qui rachetait sur place une propriété en 1993 et qui, depuis, n’a pas vu l’ombre d’une molécule de synthèse harceler une coccinelle.

Y a-t-il d’ailleurs une autre voie d’avenir pour cette planète qui justement nous nourrit ? Avec ses 13 hectares pour quelque 65 000 bouteilles produites au domaine Causse Marines (causse veut dire calcaire et marines, ce ruisseau qui passe au bas de la propriété), Lescarret apporte de l’eau claire au moulin de la biodiversité locale. Il faudra bien un jour, d’ailleurs, que cesse sur la planète vin cette dualité qui oppose le « tout bio » au « tout à la chimie ».

Tout comme il serait plus que triste et dommageable, mais sur le plan alimentaire cette fois, que les produits transformés prennent le pas sur les produits artisans. À voir la restauration française actuelle, il semble bien que la première option gagne hélas dangereusement du terrain !

Des sommets d’interprétation

Ce Bordelais qui ne but que du Bordeaux jusqu’à l’âge de 16 ans (« Ça n’aide pas ») et qui passa par l’Institut d’oenologie de la ville éponyme, « on comprendra les préjugés et le manque d’objectivité du garçon », comme il est révélé dans la rigolote brochure du domaine. Ce fin furet, dis-je, porte les cépages locaux à des sommets d’interprétation. Pour des vins uniques et singuliers qui laissent voir le terroir local comme le ferait la radiographie d’un poumon humain. Bref, ça respire !

Que ce soit avec le blanc Les Greilles (22,40 $ – 860387 – (5) ★★★, mauzac, loin de l’oeil et muscadelle), tendre, vivant, lumineux et savoureux ; le rouge Les Peyrouzelles (21,15 $ – 709931 – (5) ★★★, braucol, syrah et duras), très pur, étoffé et digeste ; l’intrigant Mysterre (mauzac sous voile en solera) ; ou encore le moelleux Grain de Folie Douce (24,70 $ – 866236 – (5+) ★★★1/2, muscadelle, ondenc, mauzac…), véritable petit délire de doux bonheur qui vous accroche le sourire là où il n’a encore jamais mis les lèvres.

Dommage, seulement, que ses autres cuvées Raides Bulles (mousseux), Présqu’ambulles (autre mousseux), Zacm’Orange (vin orange à base de mauzac), Causse Toujours (prunelart et syrah) ou encore Du Rat des Pâquerettes (100 % duras) ne viennent pas nous taquiner le jeu de mots plus souvent au Québec ! Patrice Lescarret ? Oui, un fin furet qui prend ses rêves pour des réalités qui font rêver en retour.

Somptueux Cahors, étonnants Fronton

« Ce qui tue le goût de terroir, c’est le SO2 », avançait quant à lui Pascal Verhaeghe, qui, avec son frère, officie au Château du Cèdre à Cahors. S’il partage la même vision que son collègue Lescarret de Gaillac sur le plan de l’agriculture biologique, ainsi que sur une baisse très marquée de l’apport de ce fameux antioxydant dans les cuvées, ce perfectionniste peaufine depuis 2004 (!) une cuvée qui, elle, est totalement exempte de la molécule en question. Une première cuvée de 10 000 bouteilles est prévue en 2015. Rarement ai-je dégusté un tel bijou de pureté. Mais voilà, tout est déjà vendu !

La cuvée nature

Que l’on se comprenne bien. Si réussir une cuvée « nature », c’est-à-dire sans sulfites ajoutés au vin au moment de sa mise en bouteille (sachant que toute fermentation dégage entre cinq et huit milligrammes au litre de SO2 naturellement), exige en amont une précision diabolique sur le plan propreté, rares sont celles qui, aujourd’hui, peuvent réellement prétendre au titre.

J’épiloguerai sur ce sujet plus à fond lors d’une prochaine chronique, car vous devez absolument être informés de la dérive actuelle concernant ces impostures de vins qui n’ont trop souvent de « nature » que le nom. À suivre, donc.

Pour le reste, Verhaeghe se repliait sur l’agriculture biologique en 1992. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison qu’il avait pris conscience, lors de sa première vendange cinq ans plus tôt, qu’il ne voulait pas suivre les traces du paternel, sournoisement intoxiqué (et décédé depuis) par ces produits phytosanitaires couramment utilisés dans le vignoble à cette époque. Ce travail sensible au vignoble se poursuit au chai avec des cuvées qui comptent à mon sens parmi les plus inspirantes de l’appellation, à l’image des Vigouroux, Gaudou, Cosse-Maisonneuve, Jouffreau Lagrezette ou Lamartine.

Avec ceci de particulier que les tanins, jamais massifs, trouvent à se fondre harmonieusement sur une trame de malbecs mûrs, savoureux, habilement passés en fût (225 litres, 500 litres ou foudres ovales), histoire de déclencher « l’ouverture » subséquente du vin en bouteille. « Nous avons à Cahors une mutation phénoménale depuis les 20 dernières années », dira le vigneron dont le volet négoce (cinq vignerons fournissent la cuvée Chaton du Cèdre) demeure, pour sa part, d’une régularité qualitative exemplaire.

Je rencontrais Pascal Verhaeghe chez lui, il y a près de 30 ans de cela. Avec des hommes comme son frère et lui, normal qu’il y ait cette « mutation phénoménale » à l’intérieur de l’appellation.

Quelques choix de beaux Cahors ? Je vous invite à vous faire les dents sur ce Château de Gaudou Tradition 2014 (17,15 $ – 919324 – (5) ★★1/2) pour passer ensuite à ce Clos de Gamot 2011 de Jouffreau (23,55 $ – 913418 – (5+) ★★★), ce Château de Mercuès dans sa cuvée 2009 (25,30 $ – 972471 – (5+) ★★★1/2 ©) ou sa Cuvée Malbec 2009 (45 $ – 11432597 – (10+) ★★★★ ©), sans oublier Le Cèdre 2011 (51 $ – 12450404 – (10+) ★★★★ ©) ou la Cuvée GC 2006 du même domaine (98,25 $ – 10675010 – (5+) ★★★★) issu de vieilles vignes, fermenté en fûts ouverts de 500 litres et dont le 2011 (à venir) est lui aussi d’une plénitude absolue (10+) ★★★★ ©.

Quelques mots en rafale sur ces vignerons dont vous savourez ponctuellement les cuvées. En appellation Fronton, il y a bien sûr Bellevue La Forêt mais aussi les vins très personnalisés de Frédéric Ribes au Domaine Le Roc et ceux du Château Bouissel avec ses 21 hectares convertis en bio et menés avec diligence et précision par la famille Selle. Leur cuvée prestige Le Bouissel (20,85 $ – 12239385 – (5+) ★★★1/2) se voyait récemment décerner l’Or au Decanter Award. Vin d’appétence, de textures et de détails que je ne saurais que vous recommander ardemment, ne serait-ce que parce que sa finesse le rapproche d’un bon bourgogne. Tout en demeurant frontonnais !

Mes découvertes lors de ce périple dans le Sud-Ouest ? Du côté de Fronton, toujours, ce Cédric Faure qui, à la Viguerie de Beulaygues, étonne avec ses cuvées Terre de Négrette, d’une patine de rêve. À Gaillac cette fois, Christian Hollevoet au Domaine de la Chamade et ses splendides cuvées Galien en blanc comme en rouge. ainsi que le prometteur Damien Bonnet au Domaine de Brin, un jeune homme qui sait où il va et connaît déjà bien sa matière. Bref, des vignerons qui trouveraient leur place au Québec car nous avons ici, chez nous, le palais pour les recevoir !

À suivre prochainement : les vins de Madiran et de leurs dignes ambassadeurs.

(5) à boire d’ici cinq ans
(5+) se conserve plus de cinq ans
(10+) se conserve dix ans ou plus
© devrait séjourner en carafe
Appréciation en cinq étoiles