Mourez

Trop, c'est comme pas assez, disait ma mère-grand, décédée à un âge vénérable, il y a une dizaine d'années, en lisant la rubrique nécrologique de son journal. Sérieux: un beau matin, elle était assise confortablement dans un fauteuil, La Tribune ouverte à la page des morts, lorsque la préposée du centre d'accueil l'a trouvée sans vie. Pendant une bonne partie de sa vie, elle commençait d'ailleurs toujours sa lecture par la nécro. Il paraît qu'on fait ça de plus en plus en vieillissant, quand les gens qui meurent de mort naturelle se mettent en nombre croissant à être nés en même temps que nous. Il doit y avoir un stade dans la vie, un moment charnière, où la nécro devient plus terrifiante que les faits divers.

Tenez, ça me rappelle un petit quelque chose. Il y a quelques mois, un reportage avait été publié sur un gars qui travaillait dans un journal aux États-Unis et qui avait pour seule spécialité les viandes froides. La viande froide, précisons-le, est cette expression du plus haut détachement — les journalistes sont comme ça, détachés; si vous saviez tout ce qu'ils disent de vous dans votre dos, vous les mettriez encore plus bas dans votre liste de professions respectées, loin derrière les pompiers et peut-être même derrière les politiciens —, expression donc qui désigne le texte ou le topo fait d'avance pour publication à la mort d'une personnalité connue.

C'est pour ça que cinq minutes après l'annonce d'un décès, vous pouvez avoir sa vie en une demi-heure à la télé (si le disparu avait 30 ans et a péri dans un accident, vous devrez cependant attendre un peu, genre 15 minutes).

La tradition dans la presse anglo-saxonne étant de passer des nécros élaborées de gens qui ne sont pas nécessairement célèbres mais qui ont été actifs dans leur communauté ou qui ont marqué leur profession, le gars téléphonait donc à ces personnes pour qu'elles lui parlent d'elles-mêmes. Et il se disait étonné que dans la quasi-totalité des cas, les sujets n'étaient pas offusqués que l'on pré-emballe ainsi leur passage de l'arme à gauche mais honorés de ce qu'on allait parler d'eux dans le journal. (Soit dit en trépassant, le dernier texte du gars, qui s'apprêtait à prendre sa retraite, fut sa propre viande froide.)

Étonné? On s'en étonne. Dans ce monde qui n'est pas qu'une vallée de larmes mais aussi un puits sans fond de venin, la nécro est le dernier refuge de la dithyrambe. Vous voulez qu'on dise du bien de vous? Un conseil: mourez.

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Au moins, le gars des viandes froides avait la liberté de faire du style. J'ai jasé autrefois avec une dame qui était chargée, dans un quotidien, de la rédaction de la nécro hard. «Le 14 courant, dans le corridor de l'urgence de l'hosto, est décédé, gelé ben raide, Rogatien. Il laisse dans le deuil... », le tout suivi de la nomenclature des mononcles, matantes, neveux, nièces, petits-enfants, arrière-petits-demi-cousins-de-la-fesse-droite, des modalités d'exposition, de l'heure des funérailles et de n'envoyez pas de chrysanthèmes, faites plutôt des dons à la Fondation canadienne du FRÉ (facteur de refroidissement éolien, un truc vachement à la mode par les temps qui patinent et qui permet aux Miss et M. Météo de dire qu'il fait en réalité -90 000 °C et de nous conseiller de nous habiller chaudement). Rien là pour se permettre des envolées à la H. Balzac, on en conviendra plus qu'aisément.

J'avais demandé à la dame, qui était le contraire incarné de la nécro, jeune, jolie et vivante, si elle ne s'ennuyait pas un peu d'écrire tout le temps la même chose. Bof, avait-elle répondu, avec la conscience aiguë de qui a depuis laide lurette — la lurette ne peut pas toujours être belle, impossible; je suis persuadé qu'en se levant le matin, l'oreiller étampé dans face, décoiffée, pas maquillée et n'ayant pas l'haleine Pepsodent, elle est plus qu'ordinaire — abandonné l'espoir de décrocher un jour le Pulitzer. Mais, avait-elle ajouté, est-ce bien pire que le gars des sports qui, chaque jour, doit retranscrire le contenu d'une conférence de presse de l'entraîneur du Canadien de Montréal?

Ou que le chroniqueur, n'avait-elle pas ajouté, qui trouve un truc marrant comme inventer de nouveaux mots et le répète jusqu'à ce que des lecteurs lui signalent courroucés que les meilleurs gags sont les plus courts? Bien oui, il y en a qui ont fait cela. Mais qu'à cela ne tienne, rapport à ce Baleinié dont il a été question ces jours derniers, l'écrasante majorité d'entre vous avez fait preuve d'une faconde bellement enthousiaste qui, si ce n'avait été de ce maudit orgueil mâle, m'aurait entraîné dans le versement incontinent d'une petite lacrymale. Le problème, c'est que vous avez soumis et soumettez encore tellement de ces termes de nouvel aloi — d'où l'ouverture: trop, c'est comme pas assez — qu'il me faudra faire un monumental tri; or, déplorablement, en fin de semaine, il y a du gros football américain avec des matchs dimanche et des ailes de poulet à acheter samedi. Le palmarès sera donc publié ultérieurement.

Donc, oui, où en étions-nous, la dame en question racontait que la nécro hard était légèrement répétitive, mais elle se reprenait avec les anniversaires de décès. Dans ce cas, ce sont plutôt les proches, remis du choc de la disparition d'un des leurs, qui voient à la rédaction, et les résultats en sont souvent, comment dire, surréels. Si vous en avez déjà lu quelques-uns, vous savez de quoi il retourne dans sa tombe.

Les personnes disparues, je vous jure, il ne s'en fait plus, du monde de même. «Voilà 20 ans que tu nous a quittés, Rogatien, mais la douleur est vive comme au tout premier jour.» Et ils ont un sacré don d'ubiquité: «Voilà deux ans que tu nous a quittés pour un autre monde, Rogie baby, mais tu es toujours présent parmi nous.»

Vous voulez qu'on dise du bien de vous? Un conseil: mourez. Sinon, vous serez pris pour en dire vous-mêmes, avec le risque collatéral de passer pour prétentieux. Car la seule différence entre une nécrologie et une petite annonce dans la section «Rencontres», c'est l'auteur. «JH, 41, jovial, grégaire, urbain, aimant sorties, cinéma, tour de machine en campagne le dimanche quand y a pas de football américain, drôle, restos, tendre, affectueux, musique, cherche pas JF parce qu'il est mort. C'est vous dire à quel point il a fait une croix sur son passé.»

jdion@ledevoir.com