Le piège

Le port du niqab lors des cérémonies d’assermentation des nouveaux citoyens mérite d’être débattu. Mais que l’on soit pour ou contre, peut-on tolérer son instrumentalisation froidement calculée à des fins électorales ? C’est pourtant ce avec quoi nous sommes aux prises.

Les conservateurs savaient faire face à un puissant désir de changement et avoir bien peu à offrir de nouveau pour rallier plus de gens derrière eux. Alors qu’ont-ils fait ? Ils ont attendu le bon moment pour alimenter les passions autour du niqab et faire oublier ce qui motivait l’opposition à leur gouvernement.

Ce n’est ni une coïncidence ni un accident. Le gouvernement conservateur aurait pu éviter que cette question prenne les proportions qu’elle a prises s’il avait posé les gestes nécessaires en temps opportun. Il a plutôt choisi de l’utiliser à ses fins.

 

En décembre 2011, Jason Kenney, alors ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration, a donné une directive interdisant d’accorder la citoyenneté à quiconque refusait de se dévoiler le visage lors d’une cérémonie d’assermentation. Les avocats du gouvernement ont tenté de l’en dissuader et l’ont averti que pour limiter la discrétion des juges présidant aux cérémonies, il devait au moins obtenir l’accord du cabinet pour modifier le règlement. Il leur a tenu tête (lui dont le gouvernement défend le droit des fonctionnaires d’offrir des services publics le visage voilé).

Comme prévu, sa directive a fini par être contestée devant les tribunaux par une femme, Zunera Ishaq, qui refusait de se dévoiler pour cette cérémonie publique. (Elle l’avait fait en privé, comme l’exige la loi, pour s’identifier et signer le serment en question.) La décision de la Cour fédérale est tombée le 6 février 2015, neuf mois avant les élections. Le verdict du juge Boswell allait dans le même sens que l’avis des avocats du gouvernement. Nulle part il n’était question de la Charte des droits et libertés, seulement d’un abus de pouvoir de la part du ministre.

Ce dernier s’est-il empressé de modifier la loi alors qu’il en avait le temps ? Pas du tout. Le gouvernement a préféré porter l’affaire en appel et, dans les semaines qui ont suivi, le Conseil privé — le ministère du premier ministre — a préféré sonder les Canadiens. Le 20 février, l’appel d’offres pour un sondage omnibus comprenant un volet sur l’interdiction du niqab aux cérémonies d’assermentation arrivait chez les firmes de sondages. Le 6 mars, un mois après le jugement, le contrat était accordé à Léger Marketing. Le contenu des questions souhaitées suivait quelques jours après.

À la fin mars, Léger remettait son rapport au gouvernement. Les résultats étaient éloquents. Dans l’ensemble du Canada, 82 % des gens appuyaient l’interdiction, 67 % très fortement. Au Québec, 93 % des gens étaient en faveur, 84 % très fortement.

Fort de ces appuis, le gouvernement aurait pu légiférer, mais non. Quelques jours après avoir reçu ses résultats, soit le 10 avril, le juge Webb, de la Cour d’appel fédérale, acceptait de suspendre la décision initiale comme le demandait le gouvernement. Mme Ishaq devrait attendre la conclusion de la cause pour, en cas de victoire, obtenir sa citoyenneté.

Mais le juge Webb ajoutait ceci. La suspension, advenant une victoire de la plaignante, pouvait la priver de son droit de vote aux élections fédérales si les procédures s’étiraient. Il a par conséquent ordonné que l’appel « procède de manière expéditive », ce à quoi le gouvernement ne s’est pas opposé.

Bref, les conservateurs savaient que cette affaire allait rebondir juste avant ou pendant les élections. Au lieu de calmer le jeu en légiférant tout de suite, ils ont attendu le mois de juin pour présenter un projet de loi, sachant très bien qu’ils n’auraient pas le temps de le faire adopter. Ils pourraient par contre le brandir en campagne.

 

La date de l’audience du 15 septembre a été annoncée à la fin juin. Le Parti conservateur (PC) en a bien pris note. Dans une entrevue récente à La Presse canadienne, une porte-parole du parti, Catherine Loubier, a reconnu que le PC avait prévu « depuis longtemps » ramener le sujet sur le tapis le 16 septembre, soit le lendemain de l’audience. Il n’avait pas prévu que la décision serait rendue sur-le-champ, ce qui l’a encore mieux servi qu’il ne s’y attendait.

Ceci démontre que l’approche du PC dans ce dossier n’avait rien d’improvisé. Cet enjeu constituait un rouage d’une stratégie réfléchie. Ce qui est d’ailleurs conforme aux méthodes du stratège australien Lynton Crosby, que les conservateurs ont consulté en vue de cette campagne. Une relation « étroite, continue et qui date d’avant la présente campagne », a déclaré récemment un autre porte-parole du PC, Kory Teneycke, à un quotidien britannique.

Une des techniques favorites de M. Crosby est l’exploitation au moment propice des « wedge issues », ces enjeux émotifs qui divisent les camps adverses et détournent l’attention de ce qui réussit moins à ses clients. Comme les projets de loi omnibus, les compressions sévères dans les services publics, les lois environnementales émasculées, le musellement des scientifiques…

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