Une obscurité à donner le vertige

À la lecture de l’enquête d’Anne Kingston sur la guerre menée depuis dix ans par les conservateurs contre le savoir, la connaissance et les données publiques au pays (Maclean’s du 18 septembre dernier), très vite, on se désole.

Les dégâts exposés sont en effet importants et irrémédiables, selon la jolie brochette de spécialistes convoqués dans ce papier par la journaliste émérite pour dresser le bilan d’une décennie d’attaques systématiques et savamment calculées contre l’objectivité des faits, la quantification des comportements humains, la science, ses recherches fondamentales et autres composantes essentielles dans une démocratie saine à la bonne compréhension de son présent et à la prise de décisions éclairées.

Compressions dans les budgets et les effectifs à Statistique Canada, rupture dans des enquêtes sociales et économiques longitudinales remontant aux années 70, abandon du formulaire de recensement long et obligatoire, destruction de recherches environnementales, effacement sur le Web, comme sur les disques durs du gouvernement, de la connaissance construite par les fonds publics sur des questions sociales, environnementales, politiques… Une décennie de cette médecine conservatrice plus tard, le Canada expose aujourd’hui de grandes zones d’ombre et de flou sur son état, tout comme une mémoire collective sporadiquement trouée et qu’il va être tout simplement impossible de restaurer.

« Il n’est désormais plus possible d’avoir un portrait clair de l’économie canadienne depuis la Seconde Guerre mondiale », explique Stephen Gordon, professeur à l’Université Laval dans les pages du magazine anglophone en évoquant des changements de variables imposés, à dessein par les politiques conservatrices, dans une enquête longitudinale sur le travail et les revenus en 2012. Voilà un héritage laissé aux générations futures qui devrait collectivement nous faire honte !

Quelques lignes plus haut dans l’article, c’est le maire d’une petite municipalité des Prairies qui s’inquiète : sa ville, comme bien d’autres au pays, y compris au Québec, est devenue dans les dix dernières années une « ville statistiquement fantôme » où le manque de données fiables, faute d’un échantillon suffisant de répondants lors du dernier recensement, ne permet plus d’opposer des faits quantifiables crédibles à l’adoption de politiques publiques.

Dans une société du savoir, dans une démocratie éduquée, cette obscurité ambiante, nourrie par un gouvernement élu, donne forcément le vertige.

Grossière intention

Pas besoin d’un formulaire long pour comprendre l’intention grossièrement cachée derrière ce combat des conservateurs contre le savoir mené depuis leur accession au pouvoir : faire avancer une idéologie, des dogmes sur un terrain fertile où les faits et la rigueur scientifique n’ont plus droit de cité, sont discrédités, affaiblis. C’est un préalable quand on essaye d’avoir raison contre ces faits, sur des thèmes aussi variés que l’économie, la sécurité, la diffusion de la culture, la pollution…

Que les conservateurs et leur conception manichéenne — et sans doute étriquée — du monde cherchent à « museler le savoir », comme l’a dénoncé une énième fois la semaine dernière la coalition Voices-Voix à Montréal, en marge du débat des chefs de jeudi dernier, n’est donc pas très étonnant. Qu’ils aient réussi à le faire à ce point, avec autant de dommages, l’est toutefois un peu plus et force par le fait même la réflexion sur les ingérences politiques dans un domaine aussi crucial pour une société que son patrimoine statistique et sa capacité scientifique à se comprendre elle-même, au présent, au passé, et pour ses générations futures.

Les ravages causés au savoir, à la connaissance et à la mémoire collective au pays, donneraient d’ailleurs envie de devenir par moments tout aussi dogmatique que les destructeurs de la connaissance. Comment ? En exigeant désormais et sans compromis possible un engagement ferme du futur chef du gouvernement de mettre à l’abri de tels sabotages idéologiques toutes les instances de quantification de la vie économique, sociale et culturelle et des postes d’observation scientifique des comportements humains au pays. Pour éviter à l’avenir de laisser des personnes en autorité « flasher les lumières », comme un simple d’esprit le faisait à une autre époque, pour s’amuser ensuite des zones d’obscurité ainsi créées.

Cette mise à l’écart des influences d’un petit groupe, même élu, et de leur programme idéologique délétère, pourrait passer d’ailleurs par le changement de statut pour le statisticien en chef du Canada, le grand patron du chiffre, afin de l’inscrire à la même enseigne que le vérificateur général, pour plus d’indépendance par rapport au pouvoir en place. Le bibliothécaire en chef, le scientifique en chef devraient également entrer dans ce même cadre. Et tiens, une étude scientifique sérieuse pourrait même être lancée tout de suite pour définir, objectivement, la polarité de l’impact d’une telle chose sur le bien commun.

6 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 28 septembre 2015 08 h 42

    L'écho

    La campagne conservatrice d'abrutissement trouve un écho favorable au Quebec, car monsieur le premier ministre Couillard mène aussi sa campagne de démolition du système d'éducation.

    • Yves Corbeil - Inscrit 28 septembre 2015 10 h 51

      Vous avez malheureusement raison comme M.Cossette plus bas.

      De là, l'urgence de faire notre pays avant de sombrer dans ce dogmatisme provincial et fédéral qui nous soumettra encore plus au totalitarisme pratiqué par le 1% qui domine la planète.

      On accélère notre processus d'indépendance ou on sombre à très court terme dans cette obscurité planifier.

  • Francois Cossette - Inscrit 28 septembre 2015 09 h 27

    Je lance la serviette !!!!

    Le vrai problème c'est que la majorité des canadiens ne sont pas assez intelligents, informés ou interessés pour comprendre ce genre d'enjeu. Et attendez pas des politiciens qu'il en parle. Ils ont compris a quel genre d'electeur ils ont affaire. Ca prends des debats faciles a comprendre, blanc, noir, bon, mechant .....

    Essayer de faire réfléchir électeur c'est vouloir se faire passer pour un idéaliste. On est dans l'époque de la nouvelle instantannée, du clientelisme politique, du buzzword, etc. Le canada, comme dans le cas de la majorité des pays démocratiques, a un gouvernement élu par les idiots qui confondent devoir avec responsabilité.

  • Christian Koczi - Abonné 28 septembre 2015 10 h 00

    Même combat...


    Je ne peux pas m'empêcher de faire un lien avec l'avancé obscurantiste menée par les tenants de l'Islamisme...

  • Luciano Buono - Abonné 28 septembre 2015 10 h 54

    L'essentiel

    Cette guerre contre la connaissance, la science, la rigueur intellectuelle par les conservateurs est la raison fondamentale pour laquelle ils devraient être chassés du pouvoir. Tout le reste n'est pratiquement que diversion à comparer à cela.

  • Yves Morin - Abonné 28 septembre 2015 11 h 43

    Et le patrimoine de et du Québec, alors...

    Il ne faut pas oublier la fermeture de laboratoire de restauration de Parcs Canada situé à Québec et qui était en charge de la restauration des objets arqhéologiques trouvés lors de fouilles sur des sites historiques de et du Québec et de tout l'est du Canada.
    Après cette fermeture un trésor d'artéfacs a été deéménagé dans des entrepôts où ils pourrissent présentement, dans le but de les déménager au Musée de l'Histoire du Canada, autrefois le Musée de la Civilisation, à Gatineau. C'est un vol historique que de retirer ces objets loin des lieux où ils ont une signification. Harper est entrain de réécrire l'Histoire du Canada.