La vraie menace pour le français

L’une des grandes fictions que les francophones entretiennent, c’est de croire que l’anglais est une menace pour le français. Il n’y a rien de plus faux. D’ailleurs, l’anglais ne menace pas non plus l’espagnol, l’allemand, l’arabe, le mandarin, le japonais, le lakota ou le navajo.

La principale menace pour une langue, quelle que soit sa taille, c’est le manque d’ambition et de vision de ses locuteurs pour eux-mêmes et pour les autres. C’est cela qui a menacé, menace et menacera la langue française.

Bien sûr, les francophones d’Amérique, au cours de leur histoire, ont dû surmonter ceux qui avaient le dessein de les assimiler. D’autres, dans des circonstances semblables, se sont écrasés. C’est une forme d’ambition que d’avoir résisté, mais la défense seule ne suffit pas.

Où que vous regardiez, dans quelque sphère d’activité que ce soit, vous trouverez des ambitieux, des entêtés et des entreprenants qui tirent la charrette de la langue. Ils étaient cracheur de feu à Baie-Saint-Paul, garagiste à Valcourt, diplômé en cinéma de l’UQAM, ouvrier d’usine à Montréal ou starlette de cour de récré à Charlemagne. Ça donne des Cirque du Soleil, des Bombardier, des Denis Villeneuve, des Dany Laferrière ou des Céline Dion (avec ou sans accent).

Notez bien que je ne dis pas « entrepreneurs », mais « entreprenants », parce que le profit matériel n’est pas le seul motivateur de l’ambition — ni toujours le meilleur. Médecins sans frontières fut lancé par un groupe de médecins français indignés. Henri Dunant a, presque à lui seul, fondé la Croix-Rouge. Et Jean-Marc Léger, qui rêvait de créer un Commonwealth francophone, a créé ce qui deviendra l’Agence universitaire de la francophonie et l’Organisation internationale de la francophonie.

Notre conception même de la langue française résulte, largement, de puissantes ambitions individuelles. Prenez la véritable norme du français, celle des dictionnaires et des grammaires : nous la devons à des passionnés particulièrement entreprenants qui s’appelaient Richelet, Furetière, Larousse, Littré, Grevisse, pour citer les plus connus. Ils ont agi d’eux-mêmes, sans demander la permission. Et ils ont tiré 99 % de leurs exemples dans des oeuvres d’auteurs, tous plus entreprenants les uns que les autres, et tous publiés par des éditeurs souvent aussi ambitieux que retors.

Les limites de l’ambition

L’une des choses qui me fatiguent le plus dans le prêchi-prêcha francophone, c’est à quel point on ne cesse de redire aux francophones qu’ils se doivent d’avoir de l’ambition pour la langue française. Je nous trouve bien patients de tolérer pareilles bêtises. Tant mieux s’ils ont de l’ambition pour la langue, mais l’essentiel est qu’ils soient ambitieux et entreprenants pour eux-mêmes, sans nier le bien commun. La langue, elle, en profitera de toute manière.

Presque toujours, faut-il préciser. Il arrive, parfois, qu’une langue recule à cause des excès d’ambition, d’orgueil ou d’immoralité. La réputation très enviable de la langue allemande au début du XXe siècle n’a pas résisté à deux guerres mondiales et à un génocide. L’ambition, c’est comme toute bonne chose : si on ne carbure qu’à cela, cela mène au pire. Il faut un minimum de discernement. Remarquez que les Allemands n’auront eu qu’eux-mêmes à blâmer dans ce ratage.

Que peuvent les États, les pouvoirs publics ? Ils peuvent eux aussi avoir de l’ambition, à condition d’avoir du discernement. Mais ce qu’ils peuvent le mieux faire, c’est de ne pas nuire, ou plus précisément d’encourager l’action au moyen des bonnes mesures dans l’intérêt de tous. Le protectionnisme britannique fut un triomphe d’interventionnisme pragmatique. La Révolution tranquille fut aussi un de ces moments de grâce de la chose publique.

On me demande souvent : à quoi servira le Forum économique de la Francophonie, dont la 2e édition aura lieu le mois prochain à Paris ? Que peut faire le Forum mondial de la langue française ? À quoi servent l’OIF, l’AUF ? La réponse est toute simple : tout cela sert à réseauter, à stimuler, à fertiliser le terreau. En cela, ces organisations, ces événements, peuvent beaucoup.

Mais il faut un terreau. Ces organisations, ces événements, ne servent à rien si les francophones n’ambitionnent rien, ne font rien et restent assis à se demander où sont les neiges d’antan et à réclamer qu’on restaure les gloires passées. Ça ne marche que si les francophones ont des ambitions. Et ce sera encore meilleur s’ils entreprennent sans attendre.

Errata

La fièvre des vacances explique sans doute que deux erreurs se soient glissées dans ma chronique du 27 juillet sur le Forum mondial de la langue française de Liège. 1) L’une des lauréates du HackXplor s’appelle Zoé Fortier, et non Fortin comme je l’écrivais. 2) Contrairement à ce que j’avais compris, ce HackXplor n’était pas une idée sénégalaise, mais une idée liégeoise déployée à Dakar à l’automne 2014. Mes excuses à Zoé Fortier et à la Cité internationale Wallonie-Bruxelles.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

7 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 28 septembre 2015 02 h 20

    Une langue une facon de voir le monde

    Une langue c'est une perception, une facon de penser le monde, ceci dit la langue est surtout un envirionnement, tellement que l'on dit que le meilleure apprentissage est l' immersion, une bonne immersion associé a un apprentissage théorique en generale donne acces a n'importe lequel langue

  • Jean Lapointe - Abonné 28 septembre 2015 07 h 10

    Ce n'est pas aussi simple que cela à mon avis.

    «La principale menace pour une langue, quelle que soit sa taille, c’est le manque d’ambition et de vision de ses locuteurs pour eux-mêmes et pour les autres. C’est cela qui a menacé, menace et menacera la langue française.» (Jean-Benoît Nadeau)

    Ne faut-il pas aussi se demander d'où vient le fait qu' il y ait plus ou moins d'entreprenants de langue française?

    Ne serait-ce pas par hasard, entre autres, le fait que l'anglais soit chez nous omniprésent et très attrayant du fait, entre autres aussi, que nous soyons très minoritaires sur ce continent?

    Et si au moins le Québec avait toute autorité en ce domaine, ce qui n'est malheureusement pas le cas à cause de la Charte des droits et libertés canadienne.

    Si le Québec pouvait au moins légiférer en toute liberté en matière de langues, nous nous sentirions sûrement au moins en plus grande sécurité mais, comme ce n'est pas le cas, beaucoup d'entre nous sommes constamment inquiets. Nous craignons toujours, non sans raison, de devenir une seconde Louisiane.

    Bien sûr que la présence d'«entreprenants» est importante mais c'est s'illusionner que de penser que c'est surtout ce qu'il faut pour que le français survive et de penser que nous n'aurions rien à craindre de la langue anglaise parce que c'est oublier de se demander pourquoi il y n'y pas plus de ces «entreprenants».

    Ce n'est pas aussi simple que semble le penser monsieur Nadeau à mon avis.

    En tant qu'êtres humains je suis sûr que nous ne sommes pas les seuls responsables du manque ou de la présence d'ambition chez chacun et chacune de nous.

    Je trouve que monsieur Nadeau accorde trop d'importance à la volonté et qu'il ne se demande pas suffisamment pourquoi nous avons plus ou moins de volonté.

  • Jean-François Trottier - Abonné 28 septembre 2015 07 h 32

    Parlant de prêchi-prêcha...

    Pour ma part, j'ai mon voyage d'entendre ou lire ceux qui disent que l'ambition personnelle va tout régler.
    Une Céline Dion ou un J-A Bombardier, c'est bien mais ce n'est pas la règle. Pensez un peu à ces millions de personnes qui triment dur pour élever leurs enfants, souvent seules pour ce faire, Parmi elles, beaucoup qui ne parlent pas anglais, ou très mal. Ou avec un accent à couper au couteau et qui, DONC, sont déconsidérées dès qu'elles tentent d'améliorer leur situation.

    Ces gens n'ont pas choisi d'être des "winner", des surhommes à votre grandeur sublime. Ils passent leur temps à être justement le terreau d'où pousseront quelques gagnants, quelques bons techniciens et, encore des mères et pères qui s'assureront que la vie continue, dont plusieurs dans un travail qui ne les intéresse pas mais qu'ils accompliront au mieux.

    C'est pour ces gens sans ambition pour eux-mêmes mais prêts à tout pour leurs enfants que l'on doit se batre et faire du français la langue de travail générale au Québec, malgré les snobs, les orangistes, les campagnes qui présentent les québécois comme xénophobes au contraire du bon sens le plus patent, et aussi les "Winners" qui croient encore aux héros arrachant la victoire de leur glorieux torse d'acier.

    Maurice Richard qui fait des points contre les "maudits Anglais", c'est ben cute. Des entreprenants qui gagnent, c'est admirable. Des entreprenants qui se plantent, il y en a des milliers. Des non-entreprenants qui veulent seulement grandir dans leur jardin, c'est bien plus important que vos super-exemples.

    Vous me faites penser à la chère théorie des néolibéraux qui disent que si l'on enrichit les riches, comme dans une fontaine à bassins en degrés les moins nantis recevront ensuite. Quel mythe idiot! Quel élitisme tordu!

    Et quelle honte de penser ainsi!

    • Jean-Benoît Nadeau - Abonné 28 septembre 2015 14 h 31

      Bonjour,
      C'est votre droit le plus strict d'être dans la défense, et je dis que c'est nécessaire, mais ce n'est pas suffisant. D'ailleurs, comme vous le dites si bien: si vous avez de l'ambition pour vos enfants, c'est déjà beaucoup. Quant au lien que vous inventez entre ce que j'écris et la théorie néolibérale, vous n'y êtes pas du tout: c'est à dessein que je cite Médecins sans frontières, Dunant ou Jean-Marc Léger pour dire que l'ambition peut être sociale.
      JBN

    • Jean-François Trottier - Abonné 29 septembre 2015 12 h 11

      Je ne suis pas dans la défense ne vous en déplaise, je suis simplement révolté de lire vos arguments.
      La langue est une question de reconnaissance commune sur un ensemble de termes admis. Si l'on décide de parler français, on le fait, en autant que l'interlocuteur y soit prêt.
      Vous passez d'une ambition à l'autre, disant que l'ambition linguistique est "mal" et y apposant immédiatement l'ambition personnelle comme si l'une était le pendant de l'autre, ou son contre-mouvement. Ce faisant vous passez à côté de l'histoire telle que vécue au Québec.
      Nous ne devons rien aux illustres auteurs que vous nommez. La Langue, peut-être, mais je ne suis pas la Langue. Je suis un Québécois dont les ancêtres ont été enfermés dans une langue pour qu'on lui impose mieux le catholicisme suite aux négociations entre Londres et Rome. Le choix s'est fait par des gens en effet très ambitieux... que selon vous on devrait honorer ???
      Ceci dit, francophone je suis, et maintenant je tiens à respecter ces gens qui le sont comme moi et pour les mêmes raisons.
      La nécessité s'il y en a une, n'est pas la promotion parce que la langue n'est pas un marché: elle a un poids démographique qui dépasse l'offre et la demande.
      C'est selon la démocratie, et au besoin la loi, que la langue française doit être imposée comme nous en avons eu l'exemple avec la loi 101.
      Je ne promeuts pas, j'exige que tout le monde puisse parler français où que ce soit au Québec tant qu'il s'agit de travail et de fonctionnement.
      Cet interlocuteur qui devait être prêt, il lui reste à parler ma langue sur ce territoire, ou bien...rien parce que je ne m'en préoccupe plus vraiment, ni comme supposée minorité (pas du tout en fait), ni comme une quelconque menace.
      Alors quelle défense ?

  • Jean Richard - Abonné 28 septembre 2015 11 h 24

    Êtes-vous certains ?

    Monsieur Nadeau, êtes-vous certains que ceux qui avaient le dessein de nous assimiler soient disparus ?

    Parce que mes activités m'amènent à fréquenter des anglophones, je peux vous assurer que parmi eux, ils sont nombreux ceux qui voudraient bien voir disparaître la réalité francophone une fois pour toutes. Ces gens sont faciles à reconnaître : ils ont généralement plus de 40 ans, refusent de parler une autre langue que l'anglais et vous font sentir que malgré notre majorité dans le groupe, nous devons agir en minorité. Ceux qui ne les fréquentent pas sont les seuls à pouvoir dire le contraire. Et bien sûr, la règle du un pour dix fait toujours loi : dans une réunion où il y a un anglophone et dix francophones, tout doit se passer en anglais (intransigeance des anglophones et lâcheté des francophones).

    Par ailleurs, vous nous parler des Bombardier, du Cirque du Soleil... Or, je connais plusieurs employés de Bombardier qui ne parlent pas un traître mot de français. Croyez-vous vraiment qu'on travaille en français dans les ateliers de cette boîte ?

    Le Cirque du Soleil ? Vous souvenez-vous d'Alegria et de sa chanson-thème en... En italien, en espagnol et en anglais – mais pas en français ? Voyez-vous, les Stones ne se mettaient pas à chanter en français quand ils venaient à Montréal. Et quand des groupes francophones vont à Toronto, ils ne se mettent pas à chanter en... français.

    Le français pourrait encore résister à l'anglais, mais il ne faut pas oublier que l'anglais est une langue colonisatrice, ce que ne sont plus le français, l'espagnol ou le portugais. Si on perd de vue la culture colonisatrice des anglos, on se rend vulnérables par cécité.

    • Jean-Benoît Nadeau - Abonné 28 septembre 2015 14 h 36

      Cher Monsieur,
      je travaille moi-même avec des anglophones et je publie même en anglais, alors je puis vous assurer que les anecdotes actuelles de francophobie sont nombreuses et je peux vous en citer plusieurs de première main, y compris dans ma parentée.
      Par ailleurs, je ne dis pas que tout est parfait en ce bas monde et qu'on ne sera pas témoin de comportement d'assimilé (J'ai assez écrit là-dessus dans mes autres chroniques pour ne pas avoir à les réécrire), mais il faut aussi vivre avec le fait que nos multinationales vont devoir dans un univers multilingue (autre sujet de chronique précédemment couvert), et que ces multinationales devront développer une politique linguistique cohérente, ce qui n'est pas toujours le cas.
      JBN