Vautours et fantômes de La Havane

La semaine dernière, séjournant à La Havane loin de nos froids, j'ai remarqué un couple élégant formé d'un Bostonien et de sa fille. L'homme, un sexagénaire aux grands yeux ouverts sur le paysage, tout ému d'être là, se sentait en veine de confidences. Il était né à La Havane de parents américains cousus d'or, avait quitté la ville à 14 ans et y remettait les pieds pour la première fois depuis 50 ans afin de montrer ses racines à sa fille.

La Havane, c'est une splendeur déchue, mais une splendeur tout de même, des façades ravagées, des bâtiments historiques souvent effondrés, que l'État cubain rénove tant bien que mal avec l'aide de l'UNESCO. Sauf que 600 ou 1000 édifices, ça ne se restaure pas en deux coups de cuillères à pot, surtout quand les coffres du pays sont à sec. Alors, la peinture écaillée et les murs écroulés sont la première vision urbaine offerte au visiteur sur le Malecón, ce boulevard qui longe la mer en recueillant ses vagues brisées.

Le Bostonien était en état de choc. Lui qui avait connu La Havane riante et chromée d'Hemingway, des Américains en goguette et des maisons de jeu retrouvait, 50 ans et une révolution plus tard, des édifices en miettes et des Cubains errants en quête de dollars américains et de façons de tuer le temps. Si bien qu'il râlait contre Castro et tous ses barbus, les larmes aux yeux et la rage au coeur.

À quoi bon lui répondre que les Américains n'avaient guère de leçons à donner aux Cubains après avoir transformé en leur temps La Havane en bordel et affamé le pays à coups d'embargos depuis? Il n'écoutait personne, prisonnier d'une capitale disparue, cherchée partout et retrouvée nulle part. Celle de son enfance engloutie.

Plus tard au cours de la semaine, j'ai aperçu de loin l'Américain nostalgique à l'excellent concert qu'Amadito Valdés, du Buena Vista Social Club, et Teresa Garcia Caturla, du Afro-Cuban All Stars, ont donné au chic hôtel Nacional de La Havane en mêlant le jazz aux vieux sons cubains. Il dansait, tout heureux d'attraper un peu de sa jeunesse à travers cette musique-là, rescapée presque intacte de la Révolution. Puis, il s'est envolé avec ses souvenirs.

Sa Havane d'antan est un fantôme. Ça fait si longtemps que Castro et ses rebeldes ont renversé le régime de Batista à Cuba. Presque un demi-siècle. Les festivités du 45e anniversaire de l'événement battaient d'ailleurs leur plein la semaine dernière. Des hordes d'enfants en pantalon court ou en jupette, la chemise blanche bien repassée, entonnaient des comptines cubaines pour la gloire de la patrie. Les fêtes nationalistes ont toujours quelque chose de pompeux et de ridicule. Ramenez-nous les musiciens des bars et des rues!

Quarante-cinq ans de castrisme, ça s'expose. La Havane possède un tas de beaux musées, modernes et tout. Qu'est-ce qui m'a poussée vers celui, désuet, de la Révolution? Son thème, voire sa désuétude elle-même. Il semble si naïf, ce musée sorti tout droit des années 60, conçu avant les désillusions, les échecs du régime Castro. Dans un ancien palais recyclé, on y parcourt des yeux les photocopies d'articles de journaux, on regarde les vêtements maquillés du sang des barbus morts au combat, avant de faire un arrêt devant un Che Guevara de papier mâché qui gravit une colline. Le visiteur suit année après année les éphémérides des hauts faits rebelles, entre le sourire et la grimace.

C'est tellement pauvre aujourd'hui, Cuba, mais moins que certains pays voisins des Caraïbes, tout de même. Un échec, ce régime, oui et non: pas de liberté d'expression, pas d'argent, pas de denrées de base de toute sorte, avec l'éducation et les services de santé gratuits malgré tout. Ni tout noir, ni tout blanc.

Cette Havane-là, on la sillonne en craignant ne jamais la revoir. À notre prochain séjour, Fidel aura peut-être cassé son cigare et les Américains mis la patte sur un pays qu'ils convoitent depuis si longtemps. Les vieilles bagnoles des années 50, les façades brisées, les musiciens du coin de la rue, le marché noir auront cédé la place à autre chose, à un univers plus froid sans doute, plus fonctionnel aussi, arrimé à un autre type de politique.

En attendant, c'est ce 45e anniversaire de la Révolution qui m'a donné envie de mieux connaître les sources d'inspiration de Castro. Ce José Martí, par exemple, apôtre et poète de l'indépendance du pays, figure du XIXe siècle désormais statufiée par le parti. À la Plaza de Armas, devant la vieille librairie municipale, un bouquiniste vendait l'autre jour des textes de lui reliés en six langues (dont le français et le russe). Je l'ai lu évoquer les colonisateurs despotiques et cruels, les opprimés de la Terre. Au delà des slogans, il lançait des images remplies de poésie: «Le Nègre, tenu à l'écart, chantait dans la nuit la musique de son coeur, seul et ignoré, entre les vagues et les fauves. Le paysan, lui, le créateur, s'insurgeait aveuglé par l'indignation contre la ville dédaigneuse, sa créature», écrivait-il dans un élan inspiré.

Sur la place de la Révolution, là où Castro sert au peuple ses discours-fleuves, une tour de Babel de 140 mètres de haut est dédiée à José Martí, qui n'en aurait pas espéré autant de son vivant. Des vautours tournoyaient autour de son sommet l'autre jour, peut-être atteints de la folie des hauteurs. Ils me sont soudain apparus comme des nuées d'Américains attendant la mort de Fidel pour envahir la place et tout le pays. Le lendemain, ils y tournoyaient toujours.

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