Cap sur le Sud-Ouest (1)

Quatre générations de Delpech en appellation Brulhois au pied du chêne familial de… 700 ans.
Photo: Jean Aubry Quatre générations de Delpech en appellation Brulhois au pied du chêne familial de… 700 ans.

Il y a le Sud et il y a l’Ouest. Le Sud solaire d’une Méditerranée qui s’émancipe sous ses bouffées de chaleur d’une part, et l’Ouest, plus frais, calmant le jeu sous ses airs atlantiques tempérés d’autre part. Fusionné sous le nom de Sud-Ouest, cette terre redoutablement gourmande, mais surtout 4e vignoble de France en volume de production pour quelque 60 000 hectares de vignes, réunit à quelques encablures de Bordeaux le meilleur des deux mondes.

J’y étais récemment, à l’invitation de l’Interprofession des vins du Sud-Ouest. Côté jardin, des vignes épuisées mais heureuses, accouchant de fruits dont il est déjà permis de penser que le millésime 2015 sera beau, voire très beau. Côté cour, au chai, des arômes fermentaires annonçant le sang neuf d’une terre qui veut décidément chatouiller le divin en réinventant tout simplement… le vin.

Côté humain, enfin, cette sensation poignante que le monde actuel, blessé dans son désordre, trouve sa rédemption avec une vendange nouvelle qui l’apaise comme un baume.

Puis, ces hommes et ces femmes rencontrés chez eux, les yeux brillants et le coeur en bataille, telle cette souriante Sophie Grauday, oenologue au Château Bellevue La Forêt en appellation Fronton, dégageant une joie de vivre contagieuse sous l’explosion de gaz carbonique libéré par ses cuvées de rosés primeurs. Ou encore, le « clan » Delpech en AOP Brulhois, tablant sur le bio au vignoble autour du chêne familial sept fois centenaire. Solide, côté tradition, avec du coeur au ventre. Simplement humain.

Un « patchwork » cohérent

Je l’ai bien ratissé, ce Sud-Ouest. Ratissé avec des yeux neufs, cherchant parmi les appellations Madiran, Cahors, Marcillac, Brulhois, Gaillac, Fronton, Pacherenc du Vic-Bilh, Saint-Mont et autres Tursan matière à faire jaillir les origines de lieux, dans une pépinière de 300 cépages dont plus d’une centaine sont autochtones.

Aux cabernets francs et sauvignons, merlots, syrahs, gamays, sauvignons et chenins se greffent ici les tannats, fer servadous, malbecs, négrettes, prunelarts, duras, colombards, loin de l’oeil, ondencs, baroques et autres gros et petits mansengs.

Des cépages qui trouvent, sous le sécateur de personnages souvent têtus, hauts en couleur mais surtout particulièrement bosseurs, à produire des vins uniques, parfois denses et robustes mais toujours animés par cette dualité « Sud et Ouest » qui tend les vins avec une impression bien sentie de buvabilité assumée.

Même du côté de ces madirans et cahors dont les tanins riches en couleur et en antioxydants font secrètement rêver ces Bordelais qui ne se privaient pas, au cours des siècles, d’enrichir leurs cuvées avec ces vins médecins montés du « haut pays ».

Pas surprenant, par exemple, que la réussite d’un Lionel Osmin (Pyrène) ou d’un Yves Grassa (Tariquet), avec leurs assemblages sauvignon et gros manseng, taille des croupières aux blancs secs de Gironde, ou que le Château Montus d’Alain Brumont ne cesse, depuis de nombreuses années maintenant, de rafler les honneurs lors de dégustations à l’aveugle parmi l’élite des crus classés bordelais !

Le patchwork est ici des plus cohérents. Rien à redire sur le plan technique pour des vins qui, s’ils demeurent parfois rustiques dans le sens noble et paysan du terme, n’en affichent pas moins des expressions brillantes, capables d’alléger le cassoulet, de voler avec le canard, son foie truffé et son magret, tout comme d’asticoter l’aligot saucisse ou d’encanailler la garbure d’hiver au confit ou le fromage Ossau-Iraty d’Irouléguy.

Par ailleurs, jamais les tanins d’un tannat de Madiran, de Saint Mont, d’Irouléguy ou de Tursan n’auront-ils été si bien maîtrisés qu’aujourd’hui. Oubliez ces madriers baraqués qui paralysent en bloc vos palais aspirant à autre chose que d’être bêtement matraqués !

D’immenses progrès ont été appliqués sur le terrain en moins de 20 ans. Qui, d’entre vous, connaît d’ailleurs les appellations Tursan, Saint Mont ou Brulhois ? Comme me le mentionnait si justement le Cadurcien Bertrand Vigouroux au Château de Mercues : « La SAQ a été le seul marché qui a ouvert un espace aux vins de Cahors dans le monde, avec pour effet que les consommateurs québécois ont plébiscité nos vins. »

Si l’argument de Vigouroux demeure des plus pertinents aujourd’hui pour les vins de Cahors, reste que ces Tursan, Saint Mont, Brulhois et autres auront à leur tour bénéficié de ce bénéfique appel d’air généré par la société d’État. En plus d’élever substantiellement le niveau de compréhension des Québécois pour le vin qui demeure, toutes proportions gardées, parmi les plus élevés au monde. Les détracteurs de la SAQ pour une éventuelle privatisation pourront ici aller se rhabiller car, sans elle, il est peu probable que le privé s’y soit le moindrement intéressé ! Les marchés bourguignons et bordelais s’avérant visiblement plus rentables.

Tursan, Saint Mont et Brulhois

Ces trois Appellations d’origine protégée (AOP) ne représentent peut-être qu’un peu plus de 1500 hectares de vignoble, mais elles étonnent par leur étonnante singularité. En plus de proposer des cuvées à prix très, très sympathiques.

Si Michel Guérard demeure l’étoilé (Les Prés d’Eugénie à Eugénie-les Bains) avec son Château de Bachen à Tursan, avec des expressions fines de merlot, de tannat, de cabernet franc et de petit manseng (Cuvée Barocco, Rosa la Rose, Baron de Bachan), la Cave des vignerons de Tursan, elle, n’est pas en reste avec ses cuvées où le baroque, l’arriloba, le tannat et le fer servadou sont présents, tel cet Esprit de Tursan en blanc (à moins de 3 $ départ chai) qui remportait récemment la première place lors d’un concours organisé au Japon (parmi 300 vins du monde entier !). C’est sur des sables fauves et des argiles calcaires que le tannat, le pinenc, le gros manseng et le petit courbu font l’orgueil de la viticulture locale en AOP Saint Mont. Ici, « on évite les grosses autoroutes du goût », comme me lançait le convaincant Olivier Bourdet-Pees, rattaché à la Cave de Saint-Mont.

L’appellation se voyait d’ailleurs récemment classer une parcelle de vigne-préphylloxérique datant de 1810, pas très loin du monastère de Saint-Mont. Si le rouge issu des vignes anciennes (Cuvée La Madeleine et Préphylloxérique) étonne par ses substances et sa profondeur, les autres blancs et rouges, tels l’Empreinte 2012 (25,90 $ – 12236686 – (5 +) ★★★ ©) et le Monastère Saint Mont (10+ ★★★1/2 ©) en rouge, étoffent le palais avec densité, oui, mais avec une sève friande qui les allège au final. Tenue et retenue pour des vins qui ne manquent pas de race ni de caractère.

La Cave du Brulhois

Je vous laisse avec la Cave du Brulhois, avant de vous revenir la semaine prochaine avec la fin de notre visite dans le Sud-Ouest. Une cave sans prétention mais débordant de bonnes intentions, regroupant 80 adhérents dont une dizaine de vignerons portant leurs fruits pour la Cuvée Le Grand Chêne (19 $ – 10259770), mais dont il ne reste, hélas, que quelques caisses du 2010.

Ce sont ici les cuvées Carrelots des Amants, en blanc, en rosé et en rouge, qui, dès 1998, permettent à l’amateur de se familiariser avec l’appellation. Des vins simples mais originaux, francs, équilibrés et vendus à prix d’ami. Vous ne devez pas être étranger à leur succès, chers lecteurs, puisqu’ils comptaient récemment pour 30 % du chiffre d’affaires auprès de la SAQ. La vérité est dans le verre !