Ne pas se retourner

L’immigration, un des thèmes de son film «La pirogue», présenté à Cannes en 2012, est aussi au cœur du premier roman de David Bouchet.
Photo: Eric Névé / Les Chauves-Souris / Astou Films L’immigration, un des thèmes de son film «La pirogue», présenté à Cannes en 2012, est aussi au cœur du premier roman de David Bouchet.

Ils ne font pas partie de ces hordes de migrants désespérément en quête d’une terre d’asile. Ils n’ont pas fait de traversée sur une embarcation de fortune au péril de leur vie. Ils n’étaient pas menacés dans leur pays d’origine.

Ils : cinq membres d’une même famille. Le père, la mère, leurs trois enfants. Des Sénégalais. Qui ont tout quitté pour venir s’établir au Québec. À Montréal, précisément. On ne peut plus légalement.

Simplement : les parents rêvaient d’une vie meilleure. Pour eux, mais surtout pour leurs enfants. Comme tant d’autres réfugiés avant eux, tant d’autres à venir encore.

Ils n’existent pas dans la réalité, pas comme tels, mais qui sait ? Ils transcendent la fiction. Mieux, on en vient à se demander ce qu’on aurait fait à leur place, comment on aurait réagi.

Mieux encore, c’est par les yeux d’un enfant qu’on est amené à vivre cette expérience. Déracinement, choc des cultures. Désillusion. Et détermination. Tiraillement entre désir de s’intégrer à tout prix et perte des repères. Tout cela est vécu à hauteur d’enfant.

Un garçon de 12 ans raconte. Il dit son trouble à lui, ses peurs, ses espérances. Mais il rend compte aussi du comportement de ses proches. Et des questionnements que cela provoque chez lui. Il observe. Il met dans la balance le pour et le contre.

Entre sa vie d’avant, figée dans le temps, et la nouvelle, toujours en mouvement, le jeune n’en finit plus de se chercher. Mais il agit, aussi : loin d’être passif, il va faire toute la différence dans le drame familial qui se joue devant nous.

Car c’est bien d’un drame familial, ancré au coeur du grand dérangement de la réalité migratoire, qu’il s’agit. C’est l’effet ricochet, pour ne pas dire boomerang, de ce grand dérangement sur les membres d’une même famille que nous fait vivre avec les yeux d’un enfant l’auteur de ce roman.

C’est un premier roman pour David Bouchet, qui vient du cinéma. Il est, entre autres, coscénariste de La pirogue. Présenté à Cannes en 2012 dans la catégorie Un certain regard, ce film traitait justement de migration : des Africains qui prennent la mer, au risque de leur vie, en direction de l’Europe.

Enfants ou chiens?

S’il est né en France, David Bouchet connaît bien l’Afrique, et en particulier le Sénégal, puisqu’il y a passé la majeure partie de sa vie avant de venir s’installer à Montréal avec femme et enfants il y a cinq ans.

On remarque d’ailleurs dans son roman des allers-retours constants entre la culture africaine laissée derrière et la culture québécoise à apprivoiser. Même chose pour la langue, les expressions typiques de là-bas et d’ici. Mais ces allers- retours sont d’autant plus savoureux qu’ils sortent de la bouche d’un enfant.

Un exemple parmi d’autres : « Ils ont aussi des animaux. Surtout des chiens. Parce qu’ici, la vie de chien, c’est une belle vie en maudit. Ça, c’est typiquement québécois comme expression, “en maudit”, mais ce n’est pas tout le monde qui doit l’employer. C’est-à-dire que les chiens ont une vie ici qui est meilleure que la vie de beaucoup d’enfants au Sénégal et ailleurs dans le monde aussi. »

Il précise : « Et je n’exagère vraiment pas. Je connais beaucoup de talibés de Dakar, ces petits enfants de la rue qui mendient dix-huit heures par jour, qui préféreraient être chien à Montréal. Ici, un chien, c’est un être à part entière. On lui doit respect et politesse. On lui met un manteau et des chaussettes l’hiver. Il a ses propres salons de beauté et de coiffure. »

Il en remet : « Je n’exagère pas. Ici, c’est un pays de droits, et même les chiens ont des droits. Je me demande juste si les chiens aussi voient les humains comme des animaux à part entière. En tout cas, les Québécois savent comme c’est bon d’être chien chez eux. »

Pour tout dire, ce livre fait beaucoup sourire. Cela tient justement au narrateur qu’a choisi d’incarner l’auteur. On pense à la candeur du petit Momo dans La vie devant soi (Folio), d’Émile Ajar. À ce qu’on a appelé son « humanisme naïf ».

Se faire tout petit

David Bouchet évite ainsi le piège du misérabilisme. Malgré tous les drames qui se jouent, à commencer par la démission du père, qui glisse lentement mais sûrement vers la folie, au grand désespoir de son entourage. Même la mère, sorte de Mère Courage, ne sait plus comment réagir devant son homme, qui s’est mis à creuser un trou au sous-sol de leur appartement montréalais.

Ce qui revient le plus souvent comme image : la nécessité de ne pas se retourner. Et, ironiquement, cette image-là vient du père, celui qui vit le plus difficilement le déracinement au final.

Dès le moment où la famille a mis le pied en sol canadien, le père a dit aux siens de ne surtout pas se retourner. « En fait, P’pa savait que ce ne serait pas facile et, pour lui, cela signifiait regarder droit devant, foncer la tête la première dans cette nouvelle vie, sans remords ni regrets, sans s’encombrer de souvenirs et des petits bonheurs passés. »

Ne pas se retourner, mais s’adapter. C’était le credo du père, c’est devenu celui du narrateur. S’adapter à la façon de parler, de manger, de se vêtir. S’adapter à l’hiver. S’adapter à tout, sans faire de bruit. Surtout, ne pas se faire remarquer, ne pas s’imposer. Faire confiance à la vie. « Parce qu’il faut avoir beaucoup de confiance quand on est nouveau dans un pays. »

La liste est longue de ce qu’il faut faire et ne pas faire. « Et il faut toujours baisser le dos et les yeux, et accepter les petites injustices. Parce qu’il faut que les gens pensent du bien de vous, c’est votre image, et votre image est plus importante que vous, puisqu’on ne vous connaît pas, alors vous devez bien caresser les poils et dire amen. Vous êtes tout neufs [sic] ici. »

Autrement dit : « Il faut être une ombre et se glisser sur les murs, ne pas regarder les gens, ne pas dire bonjour de trop près ni trop longtemps. C’est bonjour seulement. Un tout petit bonjour. »

Si par moments le discours prend des allures un peu trop pédagogiques et n’évite pas les évidences, si la narration s’alourdit parfois de détails dont on ne se soucie pas vraiment, étrangement, on passe par-dessus : parce que c’est un enfant qui raconte ? Car oui, c’est très réussi. L’auteur disparaît derrière la voix de son narrateur.

Soleil. C’est le titre du roman. Ce n’est pas pour rien. C’est aussi le prénom du jeune narrateur. Enfin, son prénom québécois. Il s’appelle en fait Souleymane. Mais quand il s’est présenté à sa jeune voisine montréalaise, Charlotte, qui deviendrait son amie, elle a entendu Soleil. Et de fait, ce garçon-là irradie.

Soleil

David Bouchet, La peuplade, Saguenay, 2015, 318 pages