Comment peut-on être un écrivain professionnel?

François Barcelo est un rare exemple d’un écrivain d’ici acceptant de dévoiler, avec un total sans-gêne, le secret de ses finances personnelles.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir François Barcelo est un rare exemple d’un écrivain d’ici acceptant de dévoiler, avec un total sans-gêne, le secret de ses finances personnelles.

Au XIXe siècle, Octave Crémazie, considéré comme le premier commentateur de notre institution littéraire, se montre déjà sensible aux réalités matérielles et commerciales de l’écriture. Les écrivains locaux, note-t-il, sont voués à demeurer des « amateurs » tant que leur travail n’est pas rémunéré. Crémazie parle aussi de la difficulté de trouver des lecteurs dans une « société d’épiciers ». Gaston Miron aimait bien citer la fameuse étude de l’UNESCO qui concluait que pour faire vivre une culture nationale, un pays doit posséder, au minimum, douze millions d’habitants. En dessous de ce plancher, on a le choix entre devenir de vrais provinciaux et puiser dans le trésor public.

Il m’est arrivé d’entendre le même Miron affirmer que notre système étatique d’octroi de bourses d’écriture faussait le rapport des auteurs québécois à leur lectorat. Ce qui, par rapport aux forces du marché comme telles, est indéniable. Je suis un produit de ce système. Peu après la parution de mon premier roman, j’ai reçu un prix, ensuite une bourse. J’étais lancé, et je n’ai plus jamais regardé… en avant.

Jusqu’à ce que je me réveille, des années plus tard, dans la fausse situation décrite par Miron. J’étais connu, salué par la confrérie, célébré par la critique, mais le calcul annuel de mes droits d’auteur rendait un autre son de cloche. Encore plus tard, il m’arriverait de penser que si la littérature ne permettait pas, ici, de faire vivre une famille de deux enfants, ce n’était pas moi qui avais un problème. C’était la littérature.

Une littérature qui, dans son propre marché intérieur, et au contraire de notre cinéma (depuis quelques années) et de la musique (depuis longtemps), est encore à la recherche de son public. « Sortez des cercles littéraires et vérifiez par vous-mêmes. Même chez ceux qui lisent beaucoup, et pas seulement des romans de gare ou des livres de plage, la littérature québécoise est mal-aimée, elle est le parent pauvre », écrit Mathieu Bélisle dans un numéro de L’Inconvénient (2013). Quand on arrête un peu de se péter les bretelles, on ne peut que tomber d’accord.

Écrire à temps perdu

Ici comme ailleurs, il revient à l’institution littéraire de se substituer à ce lectorat déficient pour faire vivre les écrivains. J’ai entendu expliquer le grand nombre d’auteurs qu’on trouve chez nous par la création du réseau des cégeps à la fin des années 1960. Il va de soi que, entre les cours à préparer et les copies à corriger, l’écrivain qui troque sa liberté de créateur contre un poste de professeur et qui veut éviter que son oeuvre personnelle prenne le bord doit s’imposer une stricte discipline. J’aime bien repenser à ce prof d’université dont on m’a un jour décrit la routine : il écrivait sa page chaque matin aux premières lueurs, même en visite au chalet de ce couple d’amis qui pouvaient le voir, assis dans son auto stationnée dans la cour à six heures du matin, se servant du volant en guise d’écritoire.

À ceux qui sont incapables d’attendre les grandes vacances pour convoquer la Muse, ou de livrer le meilleur de leur âme après que les enfants sont couchés, ou qui sont seulement entêtés et désirent essayer de survivre en tant qu’écrivains professionnels à plein temps, un choix de stratégies de diversification se présente : scénarisation, traduction, littérature pour la jeunesse, conférences dans les écoles, etc. Les piges de journalisme pourraient constituer une solution, mais l’écrivain québécois ne peut que rêver à la sorte de contrats qui envoie un Jonathan Franzen enquêter sur le massacre des oiseaux dans le bassin méditerranéen ou sur le réchauffement climatique dans les Andes pour le compte du National Geographic. Merci, chère UNESCO, de nous rappeler que nous n’avons tout simplement pas ce genre de fric là au Québec, où l’auteur de fiction, de toute façon, n’est pas quelqu’un de sérieux.

Autre stratégie : chauffer la machine. La surproduction. François Barcelo : « Si vous vous appelez François Barcelo et que votre dernier roman se vend à mille exemplaires à 15 $, cela vous fait mille cinq cents dollars (canadiens, hélas). Cela explique peut-être que j’en écrive deux ou trois par année. On vit beaucoup mieux avec cinq mille dollars qu’avec quinze cents. » Dans Écrire en toute liberté (éditions Trois-Pistoles), petit livre aussi étonnant que désopilant, Barcelo offre le rare exemple d’un écrivain d’ici acceptant de dévoiler, avec un total sans-gêne, le secret de ses finances personnelles. Revenu annuel net en 2001 : environ quinze mille dollars. Avec certains avantages sociaux, tout de même, comme celui qui consiste à pouvoir travailler partout, y compris sur une plage mexicaine sauvage, à une demi-heure de marche du plus proche téléphone.

Le modèle de l’écrivain professionnel chez nous, c’est le tâcheron, le boeuf de labour. Yves Thériault pondant sous pseudonyme, entre des travaux plus sérieux, ses petits romans de pharmacie brochés en série. VLB alimentant la « tivi » de ses livraisons hebdomadaires de feuilles de notaire couvertes d’écriture cursive au stylo-feutre.

Je manque de temps et de références pour esquisser ici ne serait-ce qu’une brève histoire de l’écrivain professionnel au Québec, mais je crois que quelque chose s’est passé en 1980. Quelques années avant la réappropriation symbolique de l’espace continental par le Volkswagen blues (Babel) de Jacques Poulin, sur le plan plus terre-à-terre de l’économie éditoriale, Yves Beauchemin est devenu notre premier écrivain américain. Il n’a peut-être pas d’agent, mais il envoie le manuscrit du Matou (Québec Amérique) à plusieurs endroits, est accepté partout. Ensuite, nous dit la petite histoire, Beauchemin commence à négocier…

Ce beau mot, négocier, suppose un rapport de forces qui est alors tout nouveau dans la littérature québécoise. Beauchemin traîne, encore aujourd’hui, sa petite réputation, celle d’un fier négociateur dont les demandes et les confortables avances effarouchent certains éditeurs, réputation qui, à elle seule, suffirait à me rendre l’homme sympathique. Beauchemin, Marie Laberge, Arlette Cousture : dans la sphère économique, vous êtes nos vengeurs. Comme dit Barcelo : « Nos gouvernements acceptent de traiter les écrivains avec équité, mais à une condition : qu’ils restent pauvres. »

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 27 septembre 2015 08 h 44

    Pas si unique

    Dur de vivre de sa plume dans le petit marché du Québec, surtout si on insiste pour faire de la grande littérature sans concession. Nous ne sommes que huit millions, dit-on. Mais pensons-y, en France au XIXième siècle, il n'y en avait pas trente millions et plus de la moitié étaient des paysans illettrés; pourtant il y avait là Balzac, Flaubert, Maupassant, Zola et autres qui, on le sait, n'ont survécu qu'en "produisant" à tour de bras, du bon mais aussi du moins bon (c'est ce que je me disais en lisant sans le finir un Zola récemment). Et quand Melville a écrit son mythique Moby Dick, les États-Unis étaient encore un petit pays considéré sans culture. Et que penser des Tchèques, Finlandais ou autres peuples de quelques millions qui ont un ou deux écrivains connus mondialement mais où ils doivent être des dizaines à ne vendre que quelques centaines de copies incluant les achats des bibliothèques publiques! Même aux États-Unis: j'y ai vécu huit ans étudiant puis chercheur et connu deux types qui juraient devenir les prochains Faulkner; jamais entendu reparler d'eux, ils sont probablement, avec de la chance enseignants ou journalistes, sinon agents immobiliers. Chez nous, un coup de chance, un coup de pouce de quelqu'un de connu, et Michel Trembaly pourrrait avoir le Nobel, comme Alice Monroe; alors il entrerait avec raison "dans le Club". S'il avait pu maintenir le même rythme qu'à ses débuts, mon sympathique voisin Beauchemin aussi.

  • Jacques Gagnon - Inscrit 28 septembre 2015 10 h 18

    L'art n'est pas métier

    Vivre de l'écriture, c'est avoir un job qui te paie pour écrire. Ça n'a rien à voir avec l'art. Nous sommes ensevelis sous des masses de «créations» littéraires, visuelles, sonores, de tout acabit. Pourquoi perdrerais-je mon temps, comme dit Vigneault, un vrai, avec toutes les feuilles de choux qui m'assaillent ? Vous avez raison quand vous dites que les écrivains négligent les lecteurs. Les lecteurs veulent avoir du plaisir à lire et ne sont pas tous prêts à s'enfoncer dans les méandres des angoisses existentielles de tout un chacun. J'admire quelqu'un comme Ken Follett qui se demande à chaque page comment il va faire pour que le lecteur ait envie de la tourner.