La moitié du ciel

Les femmes constituent 54 % de la population et 47 % de la force du travail. Elles sont non seulement majoritaires sur les bancs d’école, elles sont également premières de classe. Elles sont en train de transformer certaines professions, comme la médecine, à leur image. Elles sont de grandes consommatrices de culture et votent également davantage que les hommes : un demi-million de votes excédentaires féminins en 2011. Elles sont visibles et engagées. Personne aujourd’hui n’oserait dire (à l’exception peut-être de Donald Trump) que les femmes ne sont pas bienvenues dans toutes les sphères de la société.

Alors pourquoi sommes-nous toujours à quémander notre espace sur la place publique ? Pourquoi, malgré des progrès incontestables, sommes-nous toujours invisibles ?

La foire d’empoigne entre les trois principaux leaders masculins, lors du dernier débat des chefs sur l’économie, en disait long à cet égard. Alors que les hommes se colletaillaient à qui mieux mieux, la seule femme chef, bien meilleure débatteuse en passant que certains de ses vis-à-vis masculins, était réduite à égrener son chapelet de twitts pour rappeler qu’elle existe « elle aussi ». Les femmes, c’est un peu comme le bilinguisme au Canada : tout le monde est d’accord, mais de là à le mettre en pratique… Faudra repasser.

L’idée de tenir un débat des femmes, pour la deuxième fois en plus de 30 ans, est née de l’indignation de groupes de femmes de ne pas voir leurs préoccupations reflétées dans le discours politique. Bien entendu, la question des femmes n’est pas seule à avoir été occultée lors de ce marathon électoral. L’environnement, les autochtones, le développement durable, l’international n’ont pas trouvé preneur non plus, mis à part les boniments d’usage. Mais aucune de ces questions n’a tout à fait le poids de celle des femmes, si ce n’est que les enjeux du moment — l’économie, la classe moyenne, les familles, les garderies, la crise des réfugiés — sont tous des sujets qui touchent éminemment les femmes. Seulement, sans que ce soit dit nommément, ce qui contribue à gommer les problèmes que les femmes vivent. L’idée de tenir un débat — qui s’est mutée en série d’entrevues, faute de volontaires — voulait remédier à cette lacune. Le classique « tu sais bien que je t’aime », en d’autres mots, ne suffit plus. Les femmes veulent des déclarations plus pointues et mieux senties.

On en a eu. Comme le rapportait Le Devoir, les deux leaders en tête de peloton, Thomas Mulcair et Justin Trudeau — Stephen Harper, lui, n’a même pas daigné répondre à l’invitation — ont promis, la main sur le coeur, de mettre en place des garderies, d’exiger 50 % de femmes dans leur cabinet et ailleurs, d’adopter un plan national de lutte contre la violence faite aux femmes, aussi de mener une enquête sur la disparition de femmes autochtones. À noter que Brian Mulroney, John Turner et Ed Broadbent, questionnés sur beaucoup des mêmes questions en 1984, ont aussi juré de rectifier le tir, notamment sur la question de l’écart salarial, la représentativité des femmes et les garderies. Trente ans plus tard, les femmes gagnent toujours 20 % de moins que les hommes, elles représentent seulement 25 % des élus et, malgré des tonnes d’études et de promesses, il n’y a toujours pas de plan national de garderies.

Mais le plus significatif, en 2015, c’est la question de la violence, beaucoup plus pressante aujourd’hui qu’elle l’était en 1984. C’est la question qui tue, dans tous les sens du terme. Car si les progrès sont parfois lents en ce qui concerne l’égalité des sexes, il n’y a aucun progrès en ce qui concerne la sécurité des femmes. Ce qui coûte plus de 12 milliards par an, soit dit en passant. Pourquoi les revendications féministes ont-elles réussi des pas de géants dans certains domaines et ne font strictement rien pour ce qui est de la violence ? Parce que la violence est en réaction précisément à ces mêmes revendications, à l’émancipation des femmes elles-mêmes. C’est la seule explication logique, une qui n’est pas bien comprise par la société en général et les politiciens en particulier.

Depuis 30 ans, nous fonctionnons sur l’hypothèse que nous avons cassé le cou du sexisme grâce à nos lois, notre vigilance et notre bonne volonté. Il ne resterait que les vestiges qui prennent toujours un peu plus de temps. C’était sans tenir compte de ce sexisme nouveau, né en réaction au féminisme. Il faut de toute urgence le prendre beaucoup plus au sérieux, sans quoi les femmes seront condamnées à faire du surplace pour plus longtemps encore.

Les entrevues avec les quatre chefs, May, Mulcair, Trudeau et Duceppe, seront disponibles cette semaine sur le site du «Devoir».

11 commentaires
  • Denis Gagnon - Inscrit 23 septembre 2015 05 h 00

    La violence vient du déséquilibre du pouvoir, qu'on ne questionne pas

    C'est triste à dire, mais c'est profondément paternaliste que de toujours mettre l'accent sur la violence faite aux femmes et non de repenser le système économique qui crée ce déséquilibre du pouvoir, principal outil des agresseurs. C'est paternaliste parce que ça place les femmes éternellement dans un statut de victimes, donnant ainsi une impression qu'elles ont besoin d'être protégées par les autres, plutôt que d'agir vraiment sur les causes de l'agression. Il est plus que temps d'exiger que les emplois créés par le gouvernement - et l'entreprise financée - réflète vraiment l'égalité. Parce qu'en ce moment - dans notre vision éculée du développement économique encore basé sur le modèle industriel et colonialiste (ressources naturelles), ce sont les hommes qui ont les emplois, souvent dans des proportions atteignant quasi 100 %; ce sont leurs types d'emplois qui sont favorisés, selon leurs conditions. Ça part de là, la violence, quand il y a déséquilibre du pouvoir, en plus du déséquilibre politique généralisé. Ça devrait être une préoccupation au moins aussi importante que la violence physique et mentale faite aux femmes.

  • Richard Bérubé - Inscrit 23 septembre 2015 07 h 12

    Tout change très lentement!

    Il faut être très patient, vous ne changerez pas la ''Mentalité'' comme on change une couche....il faut du temps beaucoup de temps...mais cela se produira....on aura une socièté ou les femmes seront beaucoup plus instruites que les hommes, elles auront les commandes des entreprises, des gouvernements, etc, mais est-ce que cela sera pour le mieux,pas si sûr...étant donné que l'histoire a le talent de se répèter, il faudra voir....en ce qui concerne la violence, regardez nos enfants jouer avec leurs jeu vidéo, majoritairement axés sur les geurres et la violence et je jurerais que les filles y jouent autant que les gars...on est pas sorti du bois...

  • Richard Bérubé - Inscrit 23 septembre 2015 07 h 16

    Il y a aussi que nous vivons dans la troisième dimension!

    Ce qui se passe sur la planète. c'est typique de la 3ieme dimension...alors il faut s'élever, élever notre spiritualité (pas religion), avoir des pensées (car la pensée est créatrice) positives, de la compassion, et surtout ne pas faire aux autres ce que l'on ne veut pas qu'il soit fait envers nous.... très simple mais très compliqué en même temps...

  • Yves Corbeil - Inscrit 23 septembre 2015 09 h 48

    Inégalités et mauvaise répartition

    Tous part du mauvais partage des richesses, le 1% qui maintient dans une forme d'esclavage les autres humains. Bien sûr qu'il y a les problèmes domestique propre à chaques cultures et nations mais le problème principal vient de cette inégalité immorale qui nous rends de plus en plus révoltés face à ce système injuste.

    La misère dans le monde ne touche pas seulement un groupe, elle touche tous les groupes sans distinction de couleur ou de sexe. On peut continué longtemps à se taper sur la tête mais le problème persistera tant que ceux qui dominent ne feront pas leurs parts pour enrayer ces inégalités. C'est mon opinion.

  • Jean-François Trottier - Abonné 23 septembre 2015 10 h 10

    Une cloche qui sonne faux

    Je ne remets en question aucun mot de votre chronique. Elle exprime presque ce que je pense, tel quel, et les nuances n'apporteraient rien.

    Toutefois je soulève une phrase : "Elles sont non seulement majoritaires sur les bancs d’école, elles sont également premières de classe."

    Si vous en vantez les femmes, c'est (plus ou moins) votre droit.
    Moi, j'en plains les enfants. Il est clair que l'éducation n'a pas réussi, encore du moins, à s'adapter aux enfants mâles. On parle de grands nombres, pas de champions!

    Il y a un profond malaise dans nos écoles depuis le primaire jusqu'au secondaire, sinon plus loin encore. Croire un instant qu'un sexe (genre) est meilleur que l'autre est du dernier débile. Alors ?

    Quand donc se décidera-t-on à regarder la problème au lieu de le perdre dans des idéologies fort vibrantes, certes, mais qui ne résolvent rien ?

    Il y a un problème. Il est énorme. Selon moi, les difficultés auxquelles les femmes se heurtent lorsqu'elles arrivent sur le marché du travail ne sont pas étrangères à celles que les mâles ont à l'école, mais au départ il faut sérier et préciser ce qui se passe au jour le jour et tout au long de la démarche de l'élève.

    On perd des tonnes d'énergies par la faute d'un système moulé sur des idées fixes. Il faut, non pas en sortir, mais rendre ce système plus mature et plus réfléchi... mais c'est urgent!

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 23 septembre 2015 12 h 12

      Pas besoin d’éteindre la lumière de son voisin pour que la sienne brille de tout son éclat.
      Dire que les filles sont premières de classe reviendrait-il à dire que les garçons sont des cancres?