La ligne de front

À vivre dans les grands centres, on tend à oublier les petits espaces où la culture est encore plus fragile. Alors que créateurs et organismes doivent batailler ferme pour se distinguer et être visibles lorsqu’ils évoluent dans des marchés surchargés, les défis sont autres dans les périphéries, où le simple fait d’exister tient parfois de la résistance insensée.

Participer la semaine dernière à la biennale Zones Théâtrales, pilotée par le Centre national des arts et implantée dans la région d’Ottawa-Gatineau, m’a rappelé cette réalité vécue par différents acteurs culturels de la vaste francophonie canadienne. Depuis quelques années, l’événement sert entre autres de cadre à la tenue des Passeurs de sens, une initiative visant à outiller des diffuseurs aux profils divers qui sont susceptibles de recevoir des créations théâtrales dans leurs contrées respectives.

Les Passeurs de sens occupent des postes en direction administrative et en communications, ou alors ce sont des chargés de projets en milieu scolaire ou communautaire. La plupart ne sont pas des artistes et, pour plusieurs d’entre eux, le théâtre ne représente qu’un dossier, qu’une option de programmation parmi d’autres. Pourtant, ils forment à l’échelle nationale une ligne de front d’une importance capitale, agissant comme autant de relais entre les oeuvres et des collectivités linguistiques de taille parfois très modestes.

Cette année, les participants assistaient aux spectacles du festival, découvraient des projets en chantier et échangeaient sur les problématiques particulières de chacun. Ils étaient guidés tout du long par Louise Allaire, codirectrice du diffuseur en théâtre jeunesse les Gros Becs, et Denis J. Bertrand, conseiller en développement de public. Regroupés selon leurs régions d’activité — Acadie, Ontario, Ouest du pays —, ils devaient ensuite concevoir une tournée fictive de quatre spectacles et mettre en commun leurs ressources pour imaginer des stratégies originales de promotion et de médiation.

La présentation publique du fruit de leurs discussions fut notamment l’occasion de prendre la mesure des enjeux liés à l’existence même de foyers linguistiques parfois très isolés. Au Yukon ou en Alberta, réunir une trentaine de spectateurs francophones et francophiles autour d’une oeuvre représente déjà un exploit.

Dans certains milieux, l’activité théâtrale se limite encore pour l’instant à des incarnations communautaires et amateurs. Bien souvent, nous a-t-on confié, les gens s’y rendent d’abord pour se voir entre eux, pour contrer la solitude, pour se reconnaître sur scène. Dès lors, comment favoriser la rencontre entre ces groupes et les créateurs professionnels, comment accompagner les spectateurs dans leur apprivoisement des formes actuelles, comment fidéliser des publics ? Tâches titanesques, que seule la constitution de réseaux locaux, provinciaux et nationaux permet d’envisager.

À chaque réalité ses défis propres, évidemment ; loin de moi l’idée que les choses seraient plus simples dans les grandes villes francophones. Il n’en demeure pas moins que le fait d’entendre les témoignages de ces valeureux passeurs qui s’échinent à longueur d’année pour que l’art circule et rejoigne partout, et ce, en comptant sur des ressources financières et matérielles très limitées, force le respect.

 

Puisqu’on parle d’initiatives originales et essentielles, profitons-en pour saluer le plus récent effort de ces véritables dynamos montréalaises que sont Jasmine Catudal et Vincent de Repentigny. Si le milieu du théâtre mène actuellement une vaste consultation pour une éventuelle réforme des modèles de production, les deux scénographes et codirecteurs du OFFTA ont pris le taureau par les cornes en fondant La Serre – arts vivants, lancée le mois dernier.

Structure de soutien souple vouée à l’accompagnement de créateurs émergents dans le domaine des arts vivants, la Serre souhaite notamment soulager les artistes de lourdes tâches organisationnelles en leur proposant des expertises diverses. Ses fondateurs assurent également la coordination d’événements nationaux et internationaux qui se veulent de véritables carrefours de collaboration et de rayonnement. Puisse cette action inspirante en inspirer d’autres avant longtemps.