La réduction

En Amérique du Sud, chez les Indiens Jivaros, plus un guerrier possédait de têtes de ses ennemis réduites à la taille d’un poing, plus il détenait de pouvoir. Des marchands profitèrent de la curiosité morbide que suscitaient ces têtes trophées pour en faire fabriquer — souvent de fausses, il est vrai — et les vendre à gros prix à des collectionneurs d’horreurs. À l’Université McGill, le Musée Redpath en possède quelques-unes. Et il n’est pas impossible que nous en possédions tous bientôt.

Au Japon, vingt-six universités viennent d’annoncer qu’elles ferment leurs facultés de sciences humaines et sociales, ou du moins qu’elles en diminuent considérablement les activités. Ces décisions en faveur de la réduction des esprits font suite à une lettre que le ministre de l’Éducation, Hakubun Shimomura, a adressée aux quatre-vingt-six universités du pays. Il leur a demandé « d’abolir ou de convertir ces départements pour favoriser des disciplines qui servent mieux les besoins de la société ».

Ainsi, les étudiants japonais seront moins nombreux à se frotter à l’histoire, à la littérature, à la philosophie, à la sociologie. Dans un monde obnubilé par le seul présent des dominants, le processus de réduction des têtes va partout bon train. À l’évidence, on ne se doute pas de ce que cette situation va déchaîner.

Plus besoin de donner du sens : M. Shimomura et ses semblables nous font cadeau du leur. Les étudiants seront formés à oublier le sens de leur héritage pour ne chérir que les seuls besoins de l’actualité de ces chevaliers du marché.

Ministre d’un gouvernement de droite, Hakubun Shimomura milite pour la dépense en faveur des Jeux olympiques de Tokyo. Après le désastre de Fukushima, il demeurait en faveur de l’énergie nucléaire. Il défend aussi un révisionnisme historique. Il nie par exemple que l’armée impériale ait quelque chose à voir avec l’esclavage sexuel subi par des milliers de femmes durant la Seconde Guerre mondiale. En un mot, ce M. Shimomura appartient à la vaste tribu des réducteurs de tête de notre temps.

Lorsque le gouvernement québécois ordonne, d’un air martial, des coupes de plusieurs dizaines de millions et démantèle le système d’éducation, il se montre tout aussi réducteur que M. Shimomura. On tremble. On sent que les probabilités de s’éloigner de l’ignorance diminuent. On voit que retourner globalement vers les bas-fonds de l’histoire humaine a été fixé comme un rendez-vous.

Les nouveaux capitalistes qui règnent sur le monde sont prêts à sacrifier l’école partout afin de soutenir une idéologie qui n’est en fait que de l’arithmétique. Ils racontent que nous allons toucher une nouvelle rive, mettre le pied dans un nouvel Éden. En réalité, c’est un naufrage auquel nous assistons. Saoulés par leur propre discours, ils réclament que nous nous mouillions jusqu’au cou pour les sauver alors qu’il conviendrait plutôt de les jeter à l’eau.

M. Martin Coiteux, président du Conseil du trésor, parle ces derniers jours d’éducation. Ses petits yeux ronds, plantés dans un visage anguleux, sec, lui donnent un air moqueur. L’éducation des citoyens n’apparaît pour lui que telle une affaire secondaire. Il est en cela le pur produit d’un régime politique qui gouverne pour les chiffres mais contre le plus grand nombre, c’est-à-dire contre les gens eux-mêmes.

Quand il parle du peuple, on sent M. Coiteux faux jusqu’au bout des ongles. Il parle de citoyens consommateurs et conçoit comme un régime d’offre et de demande jusqu’à la démocratie. Les commissions scolaires peuvent ainsi être jetées par terre, sous prétexte que leur élection ne suscite pas assez de participation.

Lorsque Lucienne Robillard a déposé son rapport, médiocre tant sur le fond que la forme, M. Coiteux s’est empressé de dire que les Québécois devaient faire preuve d’humilité. Cela revient chez lui comme un leitmotiv. Il ressemble en cela assez à Monique Leroux, la présidente du Mouvement Desjardins, capable de dire que la période d’austérité dans laquelle on nous plonge est un passage obligé. Mme Leroux, faut-il le rappeler encore, gagne plus de 3,5 millions par année, de quoi sans doute se donner le droit de mettre les autres au régime. Pareil appel à l’humilité s’entend évidemment pour ce qu’il est : un hymne glorieux à la prétention de quelques-uns.

Mais ce n’est pas tout. Voici que M. Coiteux en appelle à ce que les professeurs se soumettent à ses vues « s’ils ont vraiment à coeur l’intérêt des enfants et non une augmentation de salaire ». Méprisés alors qu’on a plus que jamais besoin d’eux, les professeurs doivent à son sens « redoubler d’efforts », mais en comptant sur toujours moins. Et quoi encore ?

M. Coiteux demeure fidèle aux discours de ceux qui se goinfrent : rationner le plus grand nombre pour garder bien portants les privilégiés. Ne soyez pas gourmand, répète-t-il sans arrêt. Il propose ainsi au Québécois une ascèse qui est en réalité de la pure et grossière obscénité.

Les petits salariés, pris à la gorge, dépassés par la démesure et la fulgurance de ce monde qui les avale, se soumettent pourtant à ces appels au respect d’une limite et d’une prudence. Cela tient à l’idée bien ancrée que tout le monde peut devenir un important, à condition d’accepter les privations du moment. Cette idée est décisive pour la cohésion du système inégalitaire que nous dessinent nos réducteurs de têtes : il faut que tout le monde y croie encore et toujours plus fort pour rester sagement dans sa petite case, au point d’accepter que défavoriser l’intelligence puisse devenir un objectif d’État.

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28 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 21 septembre 2015 05 h 47

    Diapason

    M. Nadeau, nous sommes au diapason ce matin. Avant de me réveiller, je rêvais justement au système dans lequel nous vivons où les riches empilent, les laborieux (ces chanceux qui le sont encore) travaillent pour de moins en moins d'argent et ceux qui ne font rien hurlent contre tout et tous; pendant que nos gouvernements ferment le service au public en exigeant, de ceux qu'ils ne desservent plus, de plus en plus de financement, sans déranger les pleins aux as au cas où, par malheur, ils décideraient d'aller faire leur argent ailleurs. Et dans quelques jours, nous choisirons celui qui continuera à caler notre bateau en nous racontant n'importe quoi pour faire écran de fumée.

    Le cycle est complet : Le commerce nous a sorti de la noirceur du médiéval et nous plonge maintenant dans le néant moderne. Les Rois de la finance ont remplacé les Rois tout court et nous sommes retombés au même stade : serfs et esclaves. Mais, n’oubliez pas de vous mettre en ligne pour acheter le dernier cri en IPad; il faut que la roue continue de tourner.

    PL

    • Yves Corbeil - Inscrit 21 septembre 2015 11 h 54

      Exactement ça, la bande de grenouilles dans le chaudron qu'on attise toujours un peu plus, une belle mort en douceur avec en toile de fond, la crainte d'être mangé en cuisse avec du beurre à l'ail par ses semblables.

      Mais, faut crever un jour autant servir à nourrir les autres, humain jusqu'au bout nous autres, enfumer comme du harang par nos bien-pensants.

  • Normand Audet - Abonné 21 septembre 2015 07 h 01

    Bravo M. Nadeau

    Je crois que votre article met le doigt sur le bobo. On fait face à une arrogance sans précédent du gouvernement libéral face à l'éducation. Je me demandais si c'était bien vrai ce que le ministre de l'éducation japonais a fait contre les sciences humaines dans son pays. On vient là de donner un signal fort et comme on a un gouvernement qui ne réfléchit plus, il va aussi s'attaquer ouvertement à ce secteur du savoir. On a plus à se demander quand et comment il le fera: il a déjà commencé en réduisant grandement les ressources financières des universités.
    Votre article mérite d'être lu et médité par tous les québécois. Bravo.

    • Christian Koczi - Abonné 21 septembre 2015 14 h 36

      « ...et comme on a un gouvernement qui ne réfléchit plus... », bien au contraire ! Ce gouvernement sait exactement ce qu'il fait, le plan est suivi à la lettre !

      CK

  • Andrée Ferretti - Abonnée 21 septembre 2015 07 h 17

    Taliban

    Martin Coiteux dirige son ministère comme un taliban démolisseur d'oeuvres d'art.
    Il fait la paire avec le saoudien Couillard, oligarque mal déguisé en démocrate.
    Et se démantèle l'État.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 21 septembre 2015 13 h 48

      Comme vous y allez...

    • Martin Richard Mouvement Action Chômage Montréal - Abonné 21 septembre 2015 16 h 14

      C'est PK Péladeau qui doit être content. Entre Talibans et intégriste du Dieu Marché.

  • Jacques Boulanger - Inscrit 21 septembre 2015 07 h 40

    Pourquoi s'en plaindre

    Il me semble que les Québécois ont voté pour ça ? Et si c'était à refaire, ile le referaient sans aucune réticence. Bon d'accord. Disons une minorité de Québécois. Mais au fait d'où vient la majorité de ce gouvernement ? ... Ah, mais des Canadians vivants au Québec, bien sûr ! Ceci explique cela. Allez Québécois, nos compatriotes canadians veillent sur nous et nos intérêts. Même plus la peine d'aller voter, ils le feront à notre place.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 21 septembre 2015 12 h 47

      Les méchants "Canadians" encore, votre bonhomme Sept-Heure aisément utilisable pour expliquer vos défaites.

      Que 22% des francophones seulement aient voté PQ, contre 24% pour les Libéraux, ne fait manifestement pas partie de votre réflexion, où l'ennemi vient toujours d'ailleurs.

      Ça vous dit de parler aux Québécois ou vous préférez vous ghettoïser?

    • Jacques Boulanger - Inscrit 21 septembre 2015 17 h 33

      Intéressant, M. Alexis. Vous pouvez donner vos sources ? Parce que je crois que ça ne balance pas. En passant « les méchants Canadians », c'est vous qui le dites. Moi je ne fais que parler des Canadians, je ne dis pas qu'ils sont méchants ou bons. C'est quand même drôle que vous vous soyez sentis visé par l'expression que vous utilisez.

      Mes salutations les plus basses (en signe d'humilité), Jacques B.

  • Richard Bérubé - Inscrit 21 septembre 2015 07 h 49

    C'est l'idéologie de l'Élite!

    Réduire l'éducation, ramener tout le monde ''ordinaire''au même niveau, prise en charge par l'état de l'éducation des enfants, décrier la famille (comme danger pour la planète (Agenda 21)) changer le cours de l'histoire, etc..c'est vers ça que nous nous dirigeons à grand pas...Mais hors contexte, le 28 septembre 2015, soit lundi prochain se produire un phénomène dans le ciel de la planète, un ''Tetra Blood Red Moon'' la quatrième pleine lune et éclipse ''sanglante'' de la pédiode 2014-2015. D'après les données chacune de ces lunes (éclipses) se serait produite une journée dite sainte ''Holly'' de la religion juive...les 2 dernières fois que le Tetra se sont produites soit en 1948 la création de l'état d'Israel et en 1967 la re-conquête de Jérusalem par justement l'état d'Israel...que nous réserve celle du 28????

    • Serge Morin - Inscrit 21 septembre 2015 09 h 37

      Vous avez raison....hors contexte
      Ouf!!!