Les tactiques confidentielles du Parti conservateur

Le Parti conservateur de Stephen Harper fait appel aux services de Lynton Crosby, stratège politique australien, comme consultant pour la campagne électorale
Photo: Justin Tallis Agence France-Presse Le Parti conservateur de Stephen Harper fait appel aux services de Lynton Crosby, stratège politique australien, comme consultant pour la campagne électorale

Candidat libéral dans Laurier en 1960, René Lévesque n’avait gagné que par 129 voix. Si un autre candidat du même nom, inscrit comme « artiste et libéral indépendant » sur le même bulletin, avait coupé court aux ambitions du célèbre journaliste, l’histoire du Québec en eût été changée. À l’époque, des urnes comptaient parfois plus de bulletins que d’électeurs ! De nos jours, « diviser le vote » est encore légal, mais confine au sabotage de la démocratie. Les élections du 19 octobre verront-elles triompher cette tactique ?

Dans le système britannique qui prévaut au pays, il arrive qu’un parti forme le gouvernement sans avoir l’appui de la majorité des électeurs ou la majorité des sièges au Parlement. Trop de liberté, sinon de partis, pourra même produire une aberration : un cabinet qui va gouverner à sa guise même si la plupart des citoyens n’en veulent pas. Mais entre-temps est-il éthique de diviser sciemment l’électorat en vue de prendre le pouvoir ou de le conserver ?

La question s’est posée ces dernières années en Australie et en Grande-Bretagne. Des partis ou des candidats donnés pour battus dans les sondages ont finalement gagné à la surprise générale. Ils n’avaient pas bénéficié pourtant d’une machine électorale supérieure à celles de leurs adversaires. Ni bénéficié d’« élections clés en main », gracieuseté de professionnels de campagnes politiques, voire de firmes en quête de contrats, comme on en a connu au Québec.

Il s’agissait plutôt d’une entreprise internationale spécialisée dans le conseil stratégique de haut niveau auprès de premiers ministres, de chefs d’opposition et de leaders d’affaires. Cette firme s’attribue le succès en Australie des libéraux de John Howard, en 1998 et en 2001, et le regain des conservateurs britanniques en 2005, puis leur majorité en 2015. Son principal conseiller, Lynton Crosby, aura aussi conçu la campagne qui a porté à la mairie de Londres Boris Johnson en 2008 puis en 2012.

Or, le parti de Stephen Harper a retenu ses services. D’aucuns y voient un signe que la campagne du PCC va mal, et que l’organisation a recruté d’urgence ce spécialiste des redressements électoraux. Pourtant, le personnage y était déjà à l’oeuvre. Kory Teneycke, le porte-parole conservateur, le confirme : « Nous étions des fans de Lynton Crosby bien avant que maintes personnes sachent qui était Lynton Crosby. » Le parti a même reçu des avis de sa part depuis plusieurs années.

Le comité de campagne s’est aussi réuni avec lui, il y a quelques mois. Il en a obtenu de l’aide pour ses analyses et ses sondages. Interrogé sur cette contribution par Jessica Murphy, correspondante du Guardian britannique à Ottawa, Teneycke a répondu : « Je ne vais pas faire de commentaires sur la nature spécifique de la relation. Mais cette relation est étroite, elle est continue et date d’avant la présente campagne. » Voilà qui devrait jeter plus de lumière sur le style passé, présent et prochain des conservateurs.

Le Canada n’est peut-être pas familier à Lynton Crosby. Certaines de ses recettes faisaient déjà partie de l’arsenal du pays. La propagande négative et agressive, la peur de l’immigration, l’épouvantail du crime sont aussi des spécialités nord-américaines. Toutefois, le recours aux crises préfabriquées et aux controverses sociales ciblant des électorats culturels ou encore la manipulation de tiers partis ou de groupes marginaux seraient nouveaux au Canada.

Dans un cours donné à Londres à un public choisi, Lynton Crosby s’est expliqué dans une formule qui ne laisse guère de doute sur sa conception de la politique et de la démocratie. « Réduite à l’essentiel, une campagne consiste à trouver quels sont ceux qui décideront du résultat […], où se trouvent-ils, quelles choses leur importent, et comment les rejoindre ? » D’où l’importance des recherches et des analyses ciblant les minorités et les cultures particulières.

Ce pragmatisme n’exclut pas un cynisme allant jusqu’à aider un adversaire en vue de nuire à un autre. À la dernière élection à Londres, quel ne fut pas l’étonnement de la candidate du Green Party, Jenny Jones, de se faire discrètement conseiller par Crosby de « mener sa campagne à gauche ». En prenant plus de votes à gauche, les verts risquaient d’en perdre au centre et à droite. Mais s’ils en récoltaient beaucoup à gauche, c’est le candidat de Crosby qui sortirait gagnant.

Autre tactique roublarde : laisser croire que la campagne de son client va mal. Des conservateurs britanniques, apprend-on, n’ont pas compris ni apprécié ce plan ténébreux, mais David Cameron, leur chef, l’a néanmoins l’emporté, sans doute à leur surprise ! Une telle manoeuvre serait-elle en cours au Parti conservateur de Stephen Harper ? On peut le penser si Lynton Crosby a participé, comme le dit Teneycke, aux orientations du plan de campagne.

Dans n’importe quel parti, brandir un sondage favorable en début de campagne aide au recrutement de candidats et au remplissage de la caisse. Qui veut, en effet, gaspiller son temps ou son argent ? Mais en cours de route, sembler perdre du terrain dans la faveur populaire n’est pas toujours mauvais. Les partisans, soudain motivés à « sauver » leur parti, vont se rendre plus nombreux au bureau de vote. Les adversaires, eux, croyant la victoire acquise, feront au contraire moins de zèle. Lynton Crosby juge superficiels ces sondages dont raffolent les médias.

Que faire ? L’électorat serait-il plus éclairé, et les citoyens mieux compris ou servis, si les médias donnaient la parole aux communautés, aux régions, aux divers groupes sociaux ? Cela pourrait peut-être démystifier la « classe moyenne », vedette des élections du 19 octobre. Mais quel chef oserait envoyer les riches au diable ? Et, grand Dieu, que ferait-il des pauvres ? Qu’en aurait pensé René Lévesque…

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7 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 21 septembre 2015 07 h 54

    En Amérique du Nord


    Le vent vient de toutes les directions sur ce continent.

    En ce moment, ce sont les femmes qui ont le vent dans les voiles. Et les hommes n'ont qu'à bien se tenir aux prochaines élections fédérales le 19 octobre 2015.

    En effet,

    Rappelons d'une part que Mme Elizabeth May a été écartée du dernier débat des chefs organisé par le Globe and Mail (ironiquement le "Glib and MALE"). Situation absolument incrompréhensible et embarassante. Où est passé l'esprit sportif, messieurs?

    D'autre part, chez nos voisins, Mme Carly Fiorina a asséné tout un uppercut à son opposant Donald Trump lors du dernier débat pour la course à la chefferie républicaine. Maintenant en deuxième place selon des sondages, elle a, semble-t-il, le pouvoir de rallier les pauvres...et les riches à la classe moyenne.

    Si Mme May promettait un projet de loi pour éliminer la tenue de sondages en période électorale, peut-être pourrait-elle grimper dans les sondages trop souvent à saveur "masculine" ou "richissime".

  • Yvon Bureau - Abonné 21 septembre 2015 09 h 01

    Du pire à venir ?

    Et si «stratégiquement» on laissait des individus ou groupes d'extrémistes plus libres, pire financés secrètement+++, espérant des actions sanglantes avant les élections?

    Affections+++ à René Lévesque!

    • Christian Koczi - Abonné 21 septembre 2015 14 h 06

      Ce que vous suggérez n'est pas de la politique fiction...

  • Marc Lacroix - Abonné 21 septembre 2015 09 h 29

    En d'autres termes, l'éthique et la politique vont-elles de pairs !

    Je regarde se développer la campagne et dans un certain sens, j'admire les conservateurs qui faisaient face à un grand péril, mais qui l'ont surmonté. Aujourd'hui, est bien malin celui qui pourrait prédire ce qui va se passer la journée de l'élection. Le NPD et le PLC se retrouvent dans une position — où ils doivent se battre l'un contre l'autre —, alors que M. Harper les laisse aller.

    Harper a habilement récupéré l'affaire du niqab et l'a transformé en question de sécurité nationale, tout comme la question des réfugiés. Ceux qui suivent les affaires internationales savent que le lien avec la sécurité nationale est ténu, mais pour Harper, ça attire les votes.

    Celui qui est mal pris dans l'histoire, c'est Mulcair qui a besoin du Québec et qui veut percer dans le ROC. Il doit à la fois faire plaisir à la chèvre et au chou; son avantage du début de la campagne s'est volatilisé. Le niqab et le pétrole sale, ça n'est pas vendeur au Québec et le Duceppe peut alors dire que Mulcair parle des deux côtés de la bouche et il n'a pas complètement tort...

    Trudeau tente le tout pour le tout, il peut être candide, les libéraux partent de loin.

    Harper a une morale élastique à souhait, il a de bons amis et de l'argent. Ce qu'il fait est habile, mais j'ose espérer que pour les Canadiens, le mot "éthique" a toujours un sens; je ne voterai jamais pour un parti pour qui l'argent est plus important que tout.

    Au Québec, nous pouvons voter Bloc, car l'écologie, c'est capital pour nos enfants. J'ajoute aussi que la religion ne doit pas servir de prétexte pour rendre facultatives l'égalité des sexes, l'interdiction de l'homophobie... Les valeurs religieuses et spirituelles sont — capitales —, mais lorsqu'elles entraînent la ghettoïsation religieuse qui relativise le respect des droits et libertés des autres personnes, il y a un sérieux problème et c'est celui du multiculturalisme canadien!

  • Yves Corbeil - Inscrit 21 septembre 2015 10 h 17

    L'empire du 1% n'a pas de frontières

    Ce groupe qui domine le monde paye des millions à plusieurs de ceux qui se mettent à leurs services pour maintenir cette tyrannie.

    La machine fonctionne parfaitement partout et le complot mondiale au service de ce 1% me semble inatteignable ou inattaquable car trop bien contrôlé et rôdé.

    Quand un serviteur déconne au profit du 99%, on le dégomme assez vite puis le remplace très facilement avec les moyens financiers ou autres pour garder main basse sur le pouvoir qu'on c'est approprié.

    Qu'est-ce que ça va prendre, l'OCDE travaille là-dessus... vous y croyez encore vous à tous ces biens pensants pour le 99%...

  • Christian Koczi - Abonné 21 septembre 2015 11 h 33

    La proportionnelle et ça presse !


    Il est grand temps de reléguer aux oubliettes notre « système britannique » et ses aberrations, qui donne ou bien des dictatures de quatre ans élues par de petites minorités d'électeurs ou bien des gouvernements minoritaires ineptes que tous jugent intérimaires. Quand je pense qu'en plus on voudrait se débarrasser du sénat qui pourrait – s'il était efficace et non partisan – garantir un minimum de démocratie !

    Les taux de participation faméliques font aussi partie de la stratégie que ça ne me surprendrait pas ! À force de permettre que soit travestie ainsi nos principes démocratiques faudra pas se surprendre de constater un jour que le pouvoir à été usurpé, avec notre aide...

    Comme disait Paul Piché : « Quand on sera rendu rien qu'd'la viande, on sera pas moins nerveux »...

    Christian Koczi