Simplisme économique

Jeudi, quelques heures avant le débat des chefs sur l’économie organisé par le Globe and Mail, ce même quotidien publiait un sondage de Nanos Research illustrant à merveille le défi qui attend le chef libéral, Justin Trudeau, d’ici la fin de la campagne. Près de la moitié des Canadiens (49 %) disaient être en faveur d’un accroissement des investissements fédéraux, quitte à afficher un déficit, mais seulement le quart des répondants (26 %) disaient pouvoir faire confiance à M. Trudeau pour « gérer » l’économie.

Son plan, Justin Trudeau y croit et le défend avec passion, et cela ne s’est pas démenti jeudi.

Combattif, coupant fréquemment la parole à ses interlocuteurs, il a su exploiter la vitrine qui lui était offerte pour souligner ce qui le démarque des autres chefs et les raisons de ses choix, en particulier celui d’afficher trois déficits de suite. Il a dit et redit que ce n’était pas une fin en soi, mais bien un moyen pour donner un vrai coup de fouet à l’économie au moment où on peut se le permettre. Il a répété que les taux d’intérêt sont bas, le ratio de la dette par rapport au PIB aussi, mais que l’économie, elle, piétine depuis trop longtemps. Il est donc temps d’agir.

M. Trudeau devait établir un contraste fort avec M. Harper et, surtout, M. Mulcair. Il y est arrivé. Mais son style fougueux et passionné ne lui a pas permis de prendre les airs d’un éventuel premier ministre. Il a souligné ce qui fait déjà sa force auprès des électeurs — son plan — sans vraiment atténuer leur doute quand à ses capacités de prendre les rênes du pouvoir.

Face à cette proposition de changement audacieux, le chef du NPD, Thomas Mulcair, a joué la carte du changement rassurant. Il a tenu son bout sur l’environnement, les régimes de pension publics et la fiscalité des entreprises, mais, soucieux de projeter l’image d’un futur premier ministre expérimenté, prudent et modéré, il a opté pour le calme, au point d’en être souvent tiède. Il a par contre réussi à se présenter comme celui qui occupe le centre de l’échiquier politique.

Sa décision de présenter son cadre financier, aussi incomplet soit-il, avant le débat a eu l’effet souhaité, celui d’émousser les attaques de ses adversaires. M. Harper pouvait difficilement cibler la principale faille de ce cadre, les prévisions sur lesquelles il s’appuie, car elles sont tirées de son dernier budget. M. Trudeau, pour sa part, était vulnérable, n’ayant pas présenté son propre cadre ou le coût total de ses engagements.

Le chef conservateur, Stephen Harper, n’a pas trébuché, mais on aurait attendu davantage d’un leader qui s’est toujours présenté comme le champion de l’économie. Il connaît ses dossiers, mais, après dix ans au pouvoir, il s’est retrouvé sur la défensive pour son refus d’offrir plus que des ajustements à la marge. Il a renforcé l’impression d’un gouvernement à court d’idées. Il propose une continuité qu’il veut sécurisante, mais son approche est celle qui a conduit au désir de changement de la majorité des Canadiens. « Je n’ai jamais dit que les choses vont bien », a-t-il admis. Et pourtant, il veut garder le cap.

 

Au-delà de la performance des chefs et de leurs considérations stratégiques, il y avait le contenu de ce débat, et force est de constater qu’aucun chef n’a été capable de sortir de son message bien rodé. Interrogés sur la relance du secteur manufacturier, M. Harper a dressé la liste de ce que le gouvernement fait déjà, M. Mulcair a parlé de la baisse de taxe pour les petites entreprises et… des garderies, alors que Justin Trudeau a évoqué la hausse de taxe pour les riches contribuables, la diminution de celles de la classe moyenne et les investissements dans les infrastructures.

Quand on les a interrogés sur la transformation structurelle d’une économie trop dépendante du pétrole, ils ont servi à peu près les mêmes refrains. Même chose lorsqu’il a été question de la « nouvelle économie ». Aucun n’a pensé, à ce point de la discussion, à faire état de ses engagements pour soutenir, par exemple, les technologies propres ou la haute technologie. M. Trudeau a pourtant des engagements en ce sens et M. Mulcair, des propositions pour le secteur de l’aérospatiale. Aucun n’a évoqué les secteurs en croissance, comme celui des arts, du divertissement et des loisirs, qui a crû de 10 % au cours de la dernière année. Et personne n’a soufflé mot de l’assurance-emploi. Sur la quasi-impossibilité d’accéder à la propriété à Vancouver et à Toronto, personne n’avait vraiment de solutions à suggérer pour aider les jeunes adultes qui en rêvent. M. Trudeau a parlé de la construction de logements à prix abordable. M. Mulcair a évoqué les garderies (encore) et l’allègement des dettes étudiantes pour délier le budget des jeunes familles, même si ce n’est pas pour demain. M. Harper, lui, s’est félicité du nombre de Canadiens devenus propriétaires et a cité son crédit à la rénovation domiciliaire. Encore faut-il être propriétaire…

Ce débat a permis aux chefs de se mettre en valeur et de défendre leur vision, mais ils ne sont pas allés au-delà de ce qu’ils répètent depuis des semaines. Ils en avaient l’occasion et n’ont pas su la saisir. C’est dommage pour nous.



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