Les vraies affaires (bis)

On a trop souvent une vision bien étriquée du rôle des pouvoirs publics dans l’économie. Ce serait particulièrement le cas au Canada, comme semble le confirmer sa campagne électorale.
 

Comme on pouvait le craindre, la campagne électorale fédérale se résume à l’échange de slogans bien plus que d’idées en matière économique, même si la question a été déclarée le principal enjeu des élections. Le débat des chefs de jeudi soir n’a pas fait exception, bien qu’il y fût entièrement consacré.

On attend toujours, de la part de nos candidats, qu’ils essaient au moins de rendre justice à l’importance et à la complexité d’enjeux comme le vieillissement de la population, la panne de productivité, la nécessaire conversion vers une économie plus verte, la concurrence des pays émergents, la montée des inégalités, la place du Canada dans la nouvelle économie ou encore la fin annoncée de la croissance. Mais on est aussi frappé par la vision étroite que nos politiciens semblent avoir de leur rôle et de celui des pouvoirs publics en général en matière économique.

La chose est un peu moins surprenante de la part du premier ministre sortant. Pour Stephen Harper, le devoir des pouvoirs publics semble se résumer à éviter coûte que coûte les déficits et réduire les impôts dès qu’ils le peuvent.

Les néodémocrates se sont aussi engagés à maintenir l’équilibre budgétaire coûte que coûte, mais se veulent plus ambitieux. Il était toutefois étonnant d’entendre leur chef, jeudi, parler de leurs promesses de réseaux de garderies presque uniquement comme d’une façon d’alléger le fardeau financier des familles, comme on le ferait d’une baisse d’impôt. Venant du Québec, Thomas Mulcair devrait pourtant savoir que ce type de services peut accomplir bien plus que cela, en favorisant notamment un retour au travail plus rapide des parents (mères) qui le souhaitent ainsi que l’intégration des enfants de milieux défavorisés à l’école.

Au débat de jeudi, c’est Justin Trudeau qui passait pour le plus interventionniste des trois avec son plan d’investissement dans les infrastructures, qui serait financé par trois années de « modestes » déficits. Mais encore là, on ne peut pas dire que l’idée soit particulièrement révolutionnaire. Le coup du gouvernement qui investit dans les routes, les logements sociaux et les systèmes d’épuration d’eau pour stimuler l’économie est même un grand classique, particulièrement en temps de crise.

Et pan ! dans les lunettes roses

Depuis Margaret Thatcher et Ronald Reagan, la conception dominante qu’on se fait du rôle des pouvoirs publics dans l’économie est celle d’un gouvernement qui se contente de s’assurer que les règles et les infrastructures de base répondent aux besoins du secteur privé. Il peut lui arriver de temps à autre de devoir pallier les défaillances du marché ou de ramasser ses dégâts, mais pour l’essentiel, il doit viser à s’ôter le plus vite possible des jambes du marché qui serait le seul capable de repérer les occasions d’affaires et de les saisir.

Cette vision des choses a pris un coup avec le spectaculaire fiasco de ses principaux défenseurs lors de la Grande Récession, mais aussi avec la non moins spectaculaire ascension économique de pays aux gouvernements beaucoup plus interventionnistes, comme la Chine et l’Inde.

Le temps est venu de reconnaître que le rôle des pouvoirs publics ne se limite pas à assurer le bon fonctionnement du laisser-faire économique ni de réduire les dépenses ou augmenter les impôts lorsque les revenus ne sont pas suffisants, a observé mardi un volumineux rapport du Centre d’étude des niveaux de vie. « Les réformes des gouvernements centrés sur la [seule] logique de marché ont échoué à instaurer un âge d’or de prospérité au Canada », y disait-on, en plus de passer complètement à côté d’enjeux cruciaux comme le fossé grandissant des inégalités et la protection de l’environnement.

Le secret du iPhone

 

En fait, les pouvoirs publics ont toujours été plus actifs dans le succès économique des pays qu’on ne le dit, y compris dans les économies avancées, observent un nombre grandissant d’experts. C’est notamment le cas en innovation technologique, a montré l’économiste Mariana Mazzucato, de passage cette semaine en Ontario. L’exemple préféré de l’Italienne est celui de la fierté de Silicon Valley, le fameux iPhone d’Apple, dont presque tous les éléments importants — de l’Internet au GPS en passant par l’écran tactile et le système d’aide vocal — n’auraient jamais vu le jour sans des investissements directs des gouvernements.

Qu’on soit aux États-Unis, en Chine ou en Allemagne, les innovations technologiques qui ont mené au succès économique ont toutes eu besoin de pouvoirs publics qui ne se limitaient pas à un rôle de facilitateurs, mais osaient choisir des domaines prioritaires et s’y impliquer directement à tous les niveaux de la chaîne, montre-t-elle. Le temps est venu de faire de même pour les technologies vertes.

Le cas du Canada est intéressant à ce chapitre, observait Mariana Mazzucato la semaine dernière dans le Globe and Mail. C’est l’un des pays où les gouvernements s’impliquent le moins en innovation et le font de la façon la plus neutre possible, en se limitant à des crédits d’impôt. Pas étonnant, dit-elle, que ses entreprises ne figurent pas parmi les meilleures au monde.

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