Village recherché

On se donne la main autour du sort de l’éducation. Nous assistons peut-être à la naissance d’un « village ». L’heure du chacun pour soi terminée ?
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir On se donne la main autour du sort de l’éducation. Nous assistons peut-être à la naissance d’un « village ». L’heure du chacun pour soi terminée ?
De toutes les choses que j’ai apprises en devenant parent, la plus importante se rapporte au village dont nous sommes tous un chaînon. De sale individualiste « Gen X », je me suis muée en citoyenne avec une conscience sociale prête à aller encercler une école. 

Mon village comprend la famille immédiate et élargie — même le brigadier scolaire qui propose des devinettes linguistiques : « Ça veut dire quoi croquignole ? » —, les amis, les voisins et, évidemment au premier rang : le corps enseignant. La différence entre eux et moi, c’est qu’ils en ont 25 sur les bras et qu’ils peuvent faire la grève. Moi, lorsque je menace de la faire, personne ne m’en croit capable. Je n’ai pas de convention collective.

Quoi qu’il en soit, je suis ravie de voir que, dans la foulée de mesures austéritaires mises en avant par notre gouvernement si paternaliste, les parents désirent protéger la pierre d’assise d’une société qui n’a pas voté pour produire des moutons à la chaîne et des cancres diplômés au rabais, nos grands décideurs de demain. Il n’y a rien com­me perdre une chose pour réaliser à quel point elle nous tient à cœur.

Au fil du parcours à obstacles de la parentalité, j’ai saisi que la société devait entourer mon enfant tout autant que moi. J’irais même jusqu’à dire que de purs étrangers sont les meilleurs éducateurs pour nos enfants, car ils ne sont pas aveuglés par les caprices charmants de « chouchou » et moins sensibles aux manipulations en tout genre.

Nous sommes loin du village africain et je constate surtout que nous élevons nos enfants en silo, avec peu d’interactions entre adultes et enfants-des-autres et peu d’entraide gratuite. Même les grands-parents sont absents (pas tous, j’en connais des extras), trop occupés par leur retraite ; j’ai déjà entendu le courageux pédiatre Jean-François Chicoine s’en indigner.

Au Québec, il est mal vu, même avec des amis proches, d’intervenir auprès de leurs enfants, sauf pour déclencher l’alerte Amber. Chacun se mêle de ses affaires. J’ai remis à sa place l’enfant d’une amie 100 % monoparentale cet été (sur le chemin des lamentations de l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac, en pleine forêt). Je m’en suis voulu un peu, même si cela a calmé les jérémiades durant une bonne demi-heure.

En forêt comme à la ville, on revient toujours au village, car décider d’avoir un enfant est un geste qui nous ancre davantage dans la société, ses politiques, ses vues, la culture du moment et ses diktats. Mettre un nouveau citoyen au monde nous oblige à cons­tamment nous positionner, en plus de l’inquiétude (un appel de l’école et votre cœur fait un bond) et de la culpabilité sous-jacente.

Heureusement, tout cela ne vient pas sans une considérable dose d’amour inconditionnel, celui qui nous propulse et nous aide à nous dépasser et parfois… en faire trop.

Trop, c’est comme pas assez

Je discutais avec une professeure de piano cette semaine et elle me mentionnait que ses meilleurs élèves proviennent de l’école publique. Ah bon ? ! « Ils veulent plus que ceux du privé ; ils sont moins gâtés, je crois. Tu n’as pas besoin de les talonner. »

Ça me donne à penser que même si j’ai mis beaucoup de limites, j’en ai encore trop fait. Si j’avais à recommencer, j’élèverais mon B comme si j’avais trois enfants et un bébé naissant (différer l’attention), je le frustrerais davantage (la vie est un long tourment tranquille), l’habituerais à se planter plus souvent (ça renforce l’autonomie et la résilience), plutôt qu’applaudir à tout bout de champ et risquer d’en faire un narcissique chronique recherchant à tout prix l’approbation des autres.

Pour les écrans, je ne changerais rien : même Steve Jobs en limitait l’accès à ses propres enfants. Et ça nous donne le temps de regarder les étoiles ensemble à la campagne, assis sur le balcon. Devant cet écran-là, nous sommes tous les deux minuscules.

Cela dit, je continuerai à l’enquiquiner sur ses manières de table pendant quelques années, tout en lui expliquant pourquoi il y a un bambin, la face dans le sable, sur une pla­ge turque. Tout est relatif, je sais. Et je ne pourrai plus lui cacher très longtemps le mon­de dans lequel il vit. Comme je le lui ai mentionné la semaine dernière : « Toi, tu as remporté plusieurs loteries, dont la géographique. Le reste, ce que tu comptes faire avec ces atouts, cela t’appartient. »

Il va avoir 12 ans, je lui fais honte en public régulièrement (il m’arrive de parler à des inconnus), je le traîne contre son gré à des concerts de Gregory Charles et Marc Hervieux (quel organe !), j’ai troqué mon tablier de maman gâteau contre celui de maman smoothie et je suis mortelle, carrément la honte. 

Ce qui implique que je ne pourrai pas vivre sa vie à sa place. Je ne suis pas parfaite et j’ai fini par comprendre que cette imperfection me rend vivable et diminue un tantinet la pression.

Le meilleur pour nos enfants

J’ai lâché du lest sur les livres d’éducation il y a déjà longtemps, me fiant davantage au GPS de mon instinct. Jus­qu’à ce que je tombe sur Le meilleur pour mon enfant, de la journaliste française Guillemette Faure, qui a vécu 12 ans à New York. 

C’est le seul bouquin que je recommanderais à de nouveaux parents. D’ailleurs, c’est écrit sur la jaquette : « La méthode des parents qui ne lisent pas les livres d’éducation. » Tant sur la technologie qui avale tout (le sommeil aussi) que sur l’hyperparenting, les sanctions et le temps de qualité (de la frime qui convient aux workaholics, selon elle), l’auteure pétille d’intelligence et de gros bon sens appliqué.

Elle se demande comment il se fait que nous cultivons l’impression de ne pas consacrer assez de temps à nos enfants, alors que les mères diplômées passaient avec leurs rejetons neuf heures de plus par semaine (!) en 2008 qu’au milieu des années 1990. Et la réponse est d’ordre multiple : d’abord, les offres d’activités « à faire » se sont démultipliées, ensuite, l’enfant est placé au centre de nos intérêts alors qu’autrefois, il faisait partie d’un tout. D’un village, justement…

Et elle nous parle de cette chercheuse qui a posé «la» question à un millier d’enfants. S’ils avaient un vœu à faire dans la vie de leurs parents, quel serait-il ? 56 % des parents ont pensé que c’était de passer plus de temps avec eux. Seulement 2 % ont deviné que c’était d’avoir des parents moins fatigués et moins stressés…

Stressant, non ?

Une génération qu’on a couchée sur le ventre élève une génération qu’elle couche sur le dos. Tout ce qui a marché ne marche plus et inversement. Une seule certitude : on va mal faire.

JoBlog

La liberté est sucrée

Nous sommes là, au centre du monde, M&M’S World, Times Square, New York. Il voulait tellement y venir. Pour pouvoir dire qu’il y était, comme la statue de la Liberté. Il est épuisé, mais la stimulation extérieure nous propulse. Ces trois étages de bébelles fabriquées dans des pays où des enfants de son âge travaillent sans doute, vendues à prix fort sur 24 000 pieds carrés, cette surenchère abyssale de glucose, ces lacets, ces pyjamas, ces 72 tubes qui occupent deux étages et 50 pieds de large, ces M&M « personnalisés », ces consommateurs surexcités, cette musique tonitruante… Tout y est.

Tout ça pour un smarties mieux enrobé. 

Je sens un début de dépression nerveuse se poindre devant le vide. J’ai le projet de l’Amérique devant les yeux. On nous enrobe en 72 saveurs. La liberté, c’était donc ça. J’ai cherché, ils ne proposent pas la saveur « antidépresseurs », mais ça viendra. En fait, sans effort, on y est déjà.

Ça change pas ta vie d’avoir un enfant, ça change tes fonds d’écran

Les enfants sont éduqués par ce que l’adulte est, et non par ses bavardages

Aimé ce texte sur le sens de l’effort. Tout y est. Le moteur de la frustration et le besoin pour l’enfant de se hausser vers ce qui lui semble désirable. « Pour que l’envie d’apprendre se transforme en volonté, il faut sentir un manque ! » bit.ly/1Ly3YEN.

Visionné quel­ques épisodes de l’émission Format familial, qui est revenue pour une seconde saison à Télé-Québec. J’aime la facture visuelle et le propos. Dans l’épisode 10, l’auteure Fanny Britt et la cinéaste Micheline Lanctôt nous parlent des mamans gâteau et de notre tendance à en faire trop. Lanctôt, grand-mère, nous dit de cesser de lire les livres d’éducation pour nous fier à notre instinct et de lâcher prise pour favoriser l’autonomie de l’enfant. On peut visionner toutes les émissions ici. Le dernier Châtelaine consacre sa une et un dossier à l’émission et au couple d’animateurs Sébastien Diaz et Bianca Gervais.

Appris dans le magazine Web Planète F qu’il existe — tenez-vous bien — 4,2 millions de blogues sur la maternité en Amérique du Nord (14 % des mères). Et les entreprises de marketing ont flairé le filon depuis longtemps. Cette revue québécois consacrée à la famille a lancé hier un dossier sur l’égalité des parents. À lire.


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