Du côté de Chez Temporel

Guy Béart avait un côté lunaire, sorte de Pierrot aux yeux bleus, façon Trenet.
Photo: Archives Agence France-Presse Guy Béart avait un côté lunaire, sorte de Pierrot aux yeux bleus, façon Trenet.

En janvier dernier, à Paris, dans un restaurant du boulevard des Capucines, des admirateurs de Guy Béart venaient casser la croûte avant le spectacle d’adieu que le chantre de L’eau vive, désormais octogénaire, allait donner à l’Olympia, la salle de sa vie. On avait dialogué d’une table à l’autre, s’entendant pour affirmer que le Bal chez Temporel pourrait figurer au panthéon des meilleures chansons françaises.

Le lendemain dans certains journaux, des échos du spectacle se faisaient moqueurs. Le vieux chantre s’était accroché à la scène, de rappel en rappel, repoussant la tombée du rideau. Allez donc boucler soixante ans de carrière sans défaillir…

Dans le Vieux-Québec, rue Couillard, existe toujours le café Chez Temporel, où résonnèrent longtemps les accents de sa belle mélodie aux paroles inspirées : « Si tu reviens jamais danser chez Temporel, pense à ceux qui tous ont laissé leurs noms gravés auprès du nôtre. » Béart doit bien survivre là-bas encore.

Mort pourtant, mercredi dernier, foudroyé par une crise cardiaque dans sa chic commune de Garches en Hauts-de-Seine, où tout ce qui gravitait en douce France autour du milieu de la chanson venait se pointer du temps de sa gloire et même après.

En apprenant la nouvelle de son départ, des paroles, des mélodies me revenaient en tête, comme à bien d’autres sans doute. J’avais racheté un album de ses meilleurs titres l’an dernier, réécoutés çà et là, aujourd’hui encore, parce qu’il n’est plus et que les CD ne demandaient pas mieux que de rouler à sa mémoire.

Certaines de ses chansons sont des classiques au nom de l’auteur effacé. Ça prend un décès pour le renommer.

Chaque fois qu’un grand chansonnier français tombe, les journaux évoquent la fin d’une époque. Aznavour doit bien être le dernier des Mohicans à cette enseigne. Et que dira-t-on alors de lui ?

Sur la Toile, des sites ont ressorti du coup la fameuse engueulade de Béart avec Serge Gainsbourg en 1986 sur le plateau d’Apostrophes. Ce dernier l’avait même traité de connard, de blaireau, parce qu’il refusait de considérer la chanson comme un art mineur. Gainsbarre avait envie de râler. Et puis, le côté bon enfant de Béart devait taper sur les nerfs de l’auteur de Je t’aime, moi non plus. Disons qu’ils ne buvaient pas à la même tasse de thé. L’homme à tête de chou, bien baveux, était ressorti vainqueur du duel, devant son adversaire écorché. Il est toujours plus payant, dit-on, de cogner. Mais c’est contre Gainsbourg que l’animateur de l’émission, Bernard Pivot, s’était senti irrité.

Un timbre voilé

Né au Caire comme tant de chanteurs français, de Moustaki à Claude François — allez savoir pourquoi ! —, Béart avait un côté lunaire, sorte de Pierrot aux yeux bleus, façon Trenet. Après des années triomphales, jugé ringard depuis belle lurette et capable d’en rire, en courroux longtemps contre l’industrie du disque, il vogua de procès en procès jusqu’à ce qu’il s’autoproduise. Poète surtout avec une voix haute au timbre voilé, un sens de la mélodie et de l’orchestration, mais politiquement à droite à une époque où les artistes arboraient le drapeau rouge. Il fut même un ami de Pompidou, c’est dire… Ce qui n’a rien à voir avec le talent, mais tout avec l’air du temps. Branché, tu passes, pas branché, tu restes là. D’où sa mise au rencart prématurée, quand d’autres chanteurs à texte ramaient encore par-delà les vagues du rock.

L’eau vive, composée en 1958 pour le film éponyme de Jean Giono et François Villiers, semble inspirée par sa fille, Emmanuelle Béart, en partie élevée à la campagne en libre sauvageonne. La future actrice n’était pourtant pas née quand il pondit sa plus célèbre chanson. Rien à faire ! Le visage de celle qui joua sous la direction de Claude Berri la Manon des sources de Pagnol en quête éperdue d’eau vive surgit chaque fois qu’en résonnent les premiers accords.

Béart, je me souviens de lui. Mes parents écoutaient ses disques, et nous de même, qui traînions au salon. Par sa chanson Le quidam, il m’aura appris le sens de ce mot, un concept quand même mystérieux. Et pourquoi donc ce type refusait-il de demeurer simple quidam ? Pourquoi cette quête de reconnaissance éperdue ? Andy Warhol, en promettant à chacun son quart d’heure de gloire, comprenait, lui, la révolte du quidam. Facebook plus tard aussi…

Un jour, je suis même allée l’entendre chanter à Place des Arts, traînant des souvenirs aux couleurs fanées, à l’écoute de sa voix plus cassée qu’autrefois. « C’est l’espérance folle / Qui nous console / De tomber du nid / Et qui demain prépare / Pour nos guitares / D’autres harmonies. » Joli !

Béart évoluait un cran au-dessous des géants de la chanson de langue française, les Ferré, Brassens et Brel, avec son répertoire inégal, mais semé de perles. À sa suite, on fredonnait Il n’y a plus d’après en rêvant aux mirages de Saint-Germain-des-Prés, ou Il y a plus d’un an, pour l’humour planant sur les rendez-vous manqués. Le chapeau charmait par sa pure fantaisie dadaïste : « Dernier étage de ma coquetterie, c’est le soulier de mon cerveau », entonnait-il en hommage à son couvre-chef.

Triste à son heure, comme tous les poètes d’ici et d’ailleurs, dans Allo, tu m’entends ?, sa voix téléphonait à une amante perdue et la communication coupait. Des paroles qui faisaient songer, en mode mineur comme dirait Gainsbourg, au thème de La voix humaine de Cocteau. Cette chanson-là, avec ses inflexions mélancoliques, reste gravée parmi d’autres sur mon disque dur intérieur, comme sur les tables bancales du Bal chez Temporel.

De même, son épitaphe, trouvée sous les couplets de L’espérance folle :

« La mort c’est une blague / La même vague / Nous baigne toujours / Et cet oiseau qui passe / Porte la trace / De grandes amours […] Tout est gagné d’avance / Je recommence / Je grimpe pieds nus / Au sommet des montagnes / Mâts de cocagne / Des cieux inconnus ».

1 commentaire
  • François Dugal - Inscrit 19 septembre 2015 06 h 11

    Le chapeau

    "C'est le plus beau jour de ma vie
    J'ai retrouvé mon chapeau
    Dernier étage de ma coquetterie
    C'est le soulier de mon cerveau"

    Chapeau à Guy Béart.