L’art de la plogue

Quand Apple a lancé de nouvelles versions de certaines de ses belles bébelles électroniques mercredi dernier, Radio-Canada a relayé l’info dans au moins un de ses bulletins radiophoniques. Une mini-pub gratuite certainement inconsciente.

Bien d’autres médias, y compris Le Devoir, ont déjà fait bien pire (ou bien mieux) en matière de soumission volontaire à la compagnie californienne championne du capitalisme cool. En plus, l’iPhone 6S et l’iPad Pro ont été analysés et critiqués le jour même dans les normes journalistiques sur l’excellent bloque techno Triplex de radio-canada.ca. Alors, poursuivons.

Les plogues se retrouvent partout dans les médias. La rentrée culturelle en cours multiplie les occasions de pistonner des productions dans des reportages déguisés en infopublicités. Et encore une fois, personne n’y échappe. Je suis bien placé pour le savoir, étant moi-même depuis vingt ans en partie préposé à la plogue et en partie commissionnaire au sens.

Tout le monde s’y met, et peut-être encore plus maintenant que la course à l’attention et aux revenus s’amplifie plus que jamais dans notre monde d’infobésité. Tout le monde s’y met, seulement, il y a la manière.

Le « native advertising » qui s’infiltre dans les plus sérieux médias en développe toute une, de plus en plus aussi forte qu’insidieuse. L’autoplogue aussi.

Dans ce cas, le modèle ne propose pas de mettre le pied à l’étrier d’un produit quelconque, mais bien de vanter les productions de sa propre boîte, de ses collègues, de son média, voire de son consortium. Cette variante constitue une dérive contrôlée du conflit d’intérêts et des rapports incestueux.

Là encore, la rentrée culturelle décuple les rapprochements consanguins. Toutes les émissions carburant déjà beaucoup au marketing culturel inondent leur programmation d’autopromotions. D’où le défilé des vedettes maison sur les plateaux des talk-shows à la Pénélope pour annoncer les nouvelles émissions de Radio-Canada. Deux filles le matin déclinent le modèle à TVA. D’où aussi la surabondance de vedettes maison jusque dans les quiz ou les shows de cuisine par exemple. Ici Ricardo-Canada… Tout ça s’explique et se comprend.

Info et pub

 

La pratique devient un peu plus troublante avec les émissions d’information. Quand, par exemple, des reportages culturels des journaux télévisés d’une chaîne traitent la plupart du temps des productions de la même chaîne. Quand par hasard ils ne traitent jamais au grand jamais des émissions des autres chaînes, peu importe leur portée sociale ou médiatique.

Guy Bedos disait qu’il croirait à la liberté de presse quand un journaliste pourrait écrire ce qu’il pense vraiment de son journal dans son journal. On peut espérer que les collègues racontent vraiment ce qu’ils pensent des émissions de leur chaîne quand ils en traitent. On doit tout de même remarquer qu’ils ne semblent pas trop avoir le loisir de traiter des émissions des autres réseaux. En tout cas, je n’ai pas souvent entendu de commentaires, critiques ou pas, sur la finale de La voix à Radio-Canada. Et l’inverse est tout aussi vrai, mettons, pour la fin de la série 19-2.

Il faut rester réaliste aussi. Le Devoir ne parle jamais des dossiers de La Presse et vice versa.

 

La manière

Seulement, même dans ces limites il y a aussi la manière. Est-ce normal que les chaînes de Québecor aient consacré tant de temps ces derniers jours à l’inauguration du Centre Vidéotron à Québec ?

TVA Sports a diffusé la partie de hockey inaugurale de samedi soir en commençant par un tapis jaune à 17 h jusqu’aux célébrations d’après-match. Les journaux télévisés et le réseau spécialisé LCN ont beaucoup traité de la nouvelle, beaucoup plus que les réseaux concurrents en tout cas.

L’apparence d’autopromotion en information a culminé avec une émission spéciale présentée mardi dernier après le TVA Nouvelles de 22 h. Le journaliste-animateur Paul Larocque visitait le bel amphithéâtre en compagnie de ses trois « pères », le maire de Québec, Régis Labeaume, l’ancien premier ministre Jean Charest et l’actionnaire principal de Québecor, Pierre Karl Péladeau, présenté à l’écran comme le chef de l’opposition officielle.

L’exercice a ménagé les invités sur les aspects les plus controversés de l’amphithéâtre d’État, tout en tirant des confidences intéressantes sur les coulisses des négociations autour du projet. On a par exemple appris que les hauts fonctionnaires recommandaient à Québec de ne pas s’engager dans le financement public du Colisée de substitution. C’est Jean Charest lui-même qui a tranché. Comme quoi, hein, on ne peut pas se plaindre de tout. Il y a la manière, même dans l’autopromotion.

Samedi soir, le rigolo de La soirée est encore jeune dICI Première demandait à ses auditeurs ce que les journalistes du Journal de Montréal, autre média de Québecor, pourraient bien faire avec leur nouveau drone. Un petit malin a répondu : filmer l’hélicoptère de TVA en train de filmer le Centre Vidéotron…

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