Santé : Jérémiades

C'est ça, moi aussi: on va parler des chialeux. Pour commencer, j'affirme d'emblée que vous êtes parfait tel quel. Chialez déjà contre la psychologie à 5 ¢, je suis Lucy dans Peanuts: le bureau est ouvert et vous êtes parfait.

Vous n'êtes ni trop ni pas assez. Attendez: vous êtes perfectible mais néanmoins parfait, en cet instant même. Vous pourrez guérir, changer, mais en attendant, vous faites de votre mieux, vous avez le droit de respirer et d'être content. Maintenant. Vos petites mesquineries, vos abus de pouvoir, vos plaintes répétées, sans parler de votre victimisation et de votre autocritique... Ça vous a rendu heureux? Non. C'est bien la preuve que ce n'est pas utile. Vous avez agi comme un dégueulasse parce que vous ne pouviez pas faire autrement? C'est la solution que vous avez trouvée, acceptez-le sereinement et prenez-vous pour Otis dans Astérix et Cléopâtre quand Panoramix lui demande si sa situation est bonne: dites merci à la vie.

Chialer, c'est voir le mauvais côté des choses, c'est diminuer ou déconsidérer ce qui a une valeur. Chialer, c'est entretenir la frustration et le ressentiment, donc s'éloigner du bien-être personnel. C'est aussi constater une situation sans la changer, donc se voir en victime. Cela étant, je tiens l'indignation pour une valeur. Nuance.

Nous aimons d'amour l'humour et les humoristes. C'est bon signe, c'est nos travers qu'ils utilisent! Mais quand on n'en rit pas, les critiques qu'on fait des autres sont en réalité ce qu'on n'aime pas de soi. Donnons-nous notre 110 % d'amour, ensuite on critiquera les idées et les comportements au lieu de passer notre temps à dénigrer notre vis-à-vis. Point besoin de prendre cet air suffisant, cette morgue de Bush à la capture de Saddam Hussein — faut-il avoir eu peur de ne pas y arriver!

Les gens qui nous blessent ne sont pas ce que nous aurions voulu qu'ils soient. À notre insu, on attendait ceci et cela d'eux. Voici qu'on reçoit un coup, et notre coeur saigne: en face, on attendait de vous tel ou tel rendement. Tout ça n'est qu'un malentendu. L'itinérant qui chiale que les gens sont chiches, qui pense qu'on lui doit sa pitance, a des choses à nous apprendre sur ce qu'on croit qui nous est dû! Tiens, par exemple, dans son livre Comment pardonner (Novalis), Jean Monbourquette explique longuement que c'est d'abord à soi qu'il faut pardonner et que le pardon a pour effet de guérir même des maladies physiques. Il l'a constaté.

Prenons des exemples triviaux. Vous haïssez les gens paresseux, tous ces BS, alors qu'il y a des emplois affichés; les sans-abri qui se les gèlent pourraient se tenir au chaud en se rendant utiles... Je vous laisse continuer. Peut-être ne vous permettez-vous pas à vous, cher ami, d'être paresseux, rebelle... ? Ou alors vous détestez l'incompétence. Vous ne vous l'autorisez donc pas... Comment faites-vous pour apprendre quelque chose de nouveau? Ça doit être diablement stressant pour vous? Ici, ce n'est pas tant pardonner à ces paresseux ou à ces incompétents — pourquoi faire? — que tenter de comprendre.

Soit: d'abord, cela va sans dire. Puis, quand on se sent des velléités sociales, il faut tout de même aller voir et poser des questions, si possible avant de juger. Ça débarrasse d'une bonne dose de hargne qu'en tant que chialeux nous faisons prospérer. Ce n'est pas bon pour la santé, chialer: que nous apportent la hargne, la rancoeur, l'idée de vengeance, quelle santé mentale cela nous fait-il, sinon une pollution du tonnerre qui contamine jusqu'à la joie? Voyez, c'est pour ça qu'il faut chialer contre les chialeux. Ils nous empoisonnent l'existence. La question philosophique est pourtant celle-ci: pourquoi aimons-nous tant chialer? Pourquoi aimons-nous être témoin des chialeurs qui haranguent leur victime? (On se venge en toute sécurité? Je veux bien, mais c'est court.)

Pour faire pendant à tous les chialeux présents à la radio et à la télé, il nous faudrait des gourous, tiens, comme chez les Américains avec les Andrew Weil, Wayne Dyer et autres Deepak Chopra: les scientifiques ont les pieds tièdes, ils sont pleins de doute. Pour être réellement positif, ça prend des certitudes. Qui de mieux placé qu'un gourou pour nous vendre des certitudes?

Attention: on ne veut pas des certitudes du genre «tout se joue avant cinq ans». C'est le problème avec les certitudes: il est difficile d'en changer... On entend hélas encore ce cliché des cinq et six ans que Boris Cyrulnik et ses collègues se sont évertués à nuancer, voire à détruire (lisez Un merveilleux malheur, au Seuil: c'est positif rare!). Depuis leurs travaux, on peut dire avec optimisme que tout se joue tout le temps. Commençons à être insouciants immédiatement, nous n'en aurons aucune séquelle permanente. D'ailleurs, avec l'EMDR, on sait que les séquelles peuvent s'éliminer: n'est-ce pas révolutionnaire? En passant, j'accepte les témoignages, à frais virés. Je parle souvent avec des gens qui ont étudié ou pratiqué les sujets qui nous intéressent, mais j'aimerais bien apprendre que quelqu'un, quelque part, est passé par cette technique oculaire et a réglé son traumatisme.

Je n'ai rien écrit que vous ne saviez déjà? Ah, c'est que c'est difficile de se tenir devant des gens parfaits. Voyez le courage que j'ai eu d'essayer. Trouvez cela formidable et arrêtez de chialer!

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- Pour réfléchir: Ikeda, Simard et Bourgeault, Pour un nouvel art de vivre, Presses de l'Université de Montréal, 2001.

vallieca@hotmail.com