«Les petits-enfants» de Refus global

Anaïs Barbeau-Lavalette vient recoller le maillon brisé de sa filiation maternelle.
Photo: Annik MH De Carufel Le devoir Anaïs Barbeau-Lavalette vient recoller le maillon brisé de sa filiation maternelle.

En 1998, le documentaire Les enfants de Refus global de la cinéaste Manon Barbeau laissait son auditoire soufflé. Mêlant notre histoire de l’art à des détresses humaines, il secouait des mythes, révélait les séquelles de grands sursauts de révolte du Québec d’antan.

Fille du peintre automatiste Marcel Barbeau et de la poétesse Suzanne Meloche, Manon avait été abandonnée en bas âge avec son jeune frère François par ses parents, surtout par une mère qui claqua la porte sans retour. Ils étaient les rejetons de signataires du manifeste Refus global, écrit par Paul-Émile Borduas en 1948, contresigné par 15 artistes (16 au départ, puisque Suzanne Meloche le parapha avant de retirer son nom de la liste définitive).

Ce texte libertaire, visionnaire et admirable dans un Québec duplessiste endormi invitait à secouer toutes les chapes, dont celle du catholicisme triomphant. Il avait déchaîné les foudres des bien-pensants et fait perdre à Borduas sa chaire d’enseignant à l’École du meuble de Montréal.

« Au terme imaginable, nous entrevoyons l’homme libéré de ses chaînes inutiles, réaliser dans l’ordre imprévu, nécessaire de la spontanéité, dans l’anarchie resplendissante, la plénitude de ses dons individuels », lançait-il en coup de canon.

Pour son documentaire, Manon Barbeau avait rencontré d’autres enfants des signataires du Refus global, ballottés à son instar au berceau. La cinéaste sentait qu’elle et plusieurs rejetons de ces artistes rebelles, des Borduas, des Riopelle, etc. étaient entrés dans la catégorie « chaînes inutiles » que le manifeste appelait à rompre pour « poursuivre dans la joie notre sauvage besoin de libération ».

Le film, en montrant la face noire des affranchissements, écorchait l’auréole laïque de ces précurseurs de la Révolution tranquille, vénérés par la postérité reconnaissante. Il secoua en son temps aussi le milieu culturel, puis chacun retourna à ses pinceaux, ses plumes ou sa bouteille, en songeant qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser des oeufs ; fussent-ils des petits êtres humains fragiles, en dommages collatéraux. Plusieurs d’entre eux deviendraient artistes à leur tour, héritant de l’abîme et des lumières vives de leurs parents.

Phare dans sa société, cette Manon Barbeau, qui fonda et dirige le Wapikoni mobile, formant de jeunes vidéastes à travers le réseau des communautés autochtones. Sa propre quête d’ancrage la poussa à renouer les liens cassés par les êtres et les peuples, en refus des constats de rupture : destin personnel inscrit dans un puzzle aux pièces manquantes. Voici que sa fille en retrouve de nouveaux fragments. Et passez au suivant !

Une affaire de femmes

Or, donc, Anaïs Barbeau-Lavalette, cinéaste engagée aussi (Le ring, Inch’Allah, etc.), femme de scène et de mots, vient recoller le maillon brisé de sa filiation maternelle. À travers La femme qui fuit, publié aux éditions Marchand de feuilles, elle suit les traces — détective privée aidant — de cette mystérieuse grand-mère, Suzanne Meloche, fantôme en vol plané sur sa vie et celle de sa mère.

Quel impact eurent les libérations des signataires de Refus global sur leurs petits-enfants, cette fois ? Fascinante variation autour d’un même thème un étage au-dessous.

Chacun porte sur son dos, dit-on, sept générations antérieures. Anaïs remonte jusqu’à trois et même à quatre, à l’inclusion de sa grand-mère Claudia, cousine éloignée d’Émile Nelligan, qui renonça au piano pour une vie de travaux domestiques sans fin et sans plaisir. Et si c’étaient les aliénations de Claudia que sa fille, sa petite-fille et son arrière-petite-fille cherchaient à venger, en une chaîne sans fin ?

Dans La femme qui fuit surgit une lignée de femmes artistes, rebelles, socialement investies, qui se ressemblent : « Pommettes saillantes, lèvres fines, yeux d’ébène. » Trois juxtapositions d’une même femme en trois temps : Suzanne, Manon (appelée Mousse) et Anaïs.

Trois insoumises

Un style net, des phrases courtes, une urgence de décrire des faits et des atmosphères, ce livre est rédigé au « tu » à l’adresse de la grand-mère disparue, çà et là entrevue.

Anaïs Barbeau-Lavalette peint à larges traits Suzanne Meloche en figure passionnée et tragique. « Ce sentiment de non-appartenance. Tu le portes depuis l’enfance. Tu le connais si bien qu’il te rassure. Tu te sens en terrain connu : différente. »

La bio catharsis constitue aussi une arme contre l’amnésie collective. Mère démissionnaire soit, la dame artiste, dont des extraits de poèmes frappent par leur ardeur et leur souffle, mais activiste, tout comme sa fille et sa petite-fille. Elle qui gravita dans le cercle en ébullition de Borduas, milita plus tard pour les mouvements de libération des Noirs américains, épaula un soldat brisé par la guerre au Vietnam, se jeta à corps et âme perdus dans l’érotisme, la création, la quête de sens bouddhiste, etc. L’angoisse de sa fille et de sa petite-fille scande ses pas retrouvés.

À la mort du mentor Borduas à Paris en 1960, Anaïs décrit Suzanne Meloche en colère contre le disparu : « Tu lui en veux de t’avoir fait croire que vous étiez spéciaux dans une époque spéciale. »

Sauf qu’ils étaient spéciaux pour vrai. Et même exceptionnels. Leur descendance aussi, allez !

Anaïs dégaine : « Ma mère, fêlée du coeur. La permanence des éclats de verre laissés sous sa peau, traces d’abandon qu’elle porte en blason », puis apostrophe Suzanne Meloche : « Ton absence fait partie de moi, elle m’a aussi fabriquée. Tu es celle à qui je dois cette eau trouble qui abreuve mes racines, multiples et profondes. » Ajoutant plus bas en élan de fierté : « Je suis libre ensemble, moi. »

Y aura-t-il d’autres tours de roue ? Demain, des arrière-petits-enfants de Refus global rouvriront-ils les plaies et les fulgurances laissées en eux par des ancêtres visionnaires et insouciants ? Ça reste à voir, mais à chaque témoignage, une nouvelle génération de femmes artistes s’affranchit davantage de ses deuils, tout en gardant vivant le legs de ceux et celles qui rêvèrent d’un Québec en éveil. Sans y atteindre totalement. Au suivant, oui !

1 commentaire
  • Clermont Domingue - Abonné 13 septembre 2015 10 h 53

    Émouvant.

    Je crois que rien ne rapproche plus les humains que la misère.