Chionetti et le cépage dolcetto

Dans la trilogie «familiale» piémontaise barbera-dolcetto-nebbiolo, le dolcetto fait figure de doux rêveur, à la fois studieux et bon garçon.
Photo: Jean Aubry Le Devoir Dans la trilogie «familiale» piémontaise barbera-dolcetto-nebbiolo, le dolcetto fait figure de doux rêveur, à la fois studieux et bon garçon.

Les idées préconçues jouent parfois des tours. Il n’est jamais trop tard, cependant, pour les réhabiliter et les concevoir sous un jour neuf. Prenez le cas du cépage dolcetto.

Dans la trilogie « familiale » piémontaise barbera-dolcetto-nebbiolo, ce dolcetto fait figure de doux rêveur, à la fois studieux et bon garçon, alors que sa soeur barbera, elle, insoumise et fougueuse, n’en finit plus de donner du fil à retordre au patriarche nebbiolo qui la toise de haut, sans pourtant lui manquer d’affection.

Ils sont comme ça dans le Piémont. Pas une famille dysfonctionnelle, il est vrai, mais, comme on dit chez nous, diable que ça bouge dans la cabane !

Campés sur leurs positions, ces cépages n’en conservent pas moins un véritable esprit de famille. Que l’on soit en appellation barolo ou barbaresco, en barbera ou dolcetto, qu’ils soient d’Asti ou d’Alba. On ne fait pas ici dans le rouge primeur rigolo à boire au litron sans se tacher les dents. Pour l’ambiance festive, faudra repasser.

À l’image de Séraphin

Cette famille compose toujours, selon le cas, dans les cuvées, avec des amers et des astringences notables. Des saveurs et des textures où les tanins, totalitaires, irréductibles mais aussi parfois incroyablement racés, ne sont toutefois jamais totalement lissés par l’élevage ou les maturités d’appoint. À l’image d’un Séraphin Poudrier qui se reconnaîtrait sur son lit de mort quelques vertus de compassion et de générosité !

Je ne savais pas, ou n’avais pas encore véritablement pris conscience, que le dolcetto n’est pas seulement un beau gosse destiné à baratiner une jolie Piémontaise mordant à belles dents dans un sandwich-mortadelle-moutarde-jaune, sans y laisser une trace de rouge à lèvres. Je ne réalisais pas non plus qu’il pouvait atteindre, en appellation dogliani, tout juste au sud de Monforte, près de Barolo, un tel lustre, une telle patine, bref, une telle classe.

Nicola Chionetti, de la troisième génération de la maison familiale éponyme basée à Dogliani, me donnait la chance cette semaine de constater la chose avec ces dolcettos de crus issus des 16 hectares du domaine. Pour la petite histoire, la première mention du dozzetti est déjà consignée sur place en 1593, avec le strict impératif de ne pas le récolter avant le 21 septembre de chaque année.

Des marnes calcaires

Parvenant à maturité jusqu’à quatre semaines avant le grand nebbiolo, le dolcetto se plaît particulièrement sur des marnes calcaires, en altitude, avec expositions fraîches. Un dicton piémontais dit d’ailleurs que « si vous voulez faire un grand barolo, commencez déjà par élaborer un grand dolcetto ! ».

Des connaisseurs vous diront que les dolcettos les plus puissants, structurés et aptes à bien vieillir se retrouvent du côté d’Alba et d’Ovada. Je ne le conteste pas. Mais ceux qui combinent finesse, élégance et une part non négligeable de puissance trouvent chez les Chionetti, à Dogliani, substance à bonheur et à réflexion. Et à des prix à décourager spéculateurs et autres buveurs d’étiquettes qui ont tout vu, tout bu, mais pas encore réellement vécu.

De plus, et voilà qui est admirable, les vins demeurent, malgré une fragilité apparente et un fruité captivant et tranché de cerise, lent, très lent à se faire, comme si l’oxydation du temps leur glissait sur le dos comme l’eau sur le plumage d’un canard. Volatile, d’ailleurs particulièrement compatible, surtout à table, en magret.

Deux crus de la maison sont disponibles au Québec avec des quantités (hélas) aussi faméliques que les prix carburent à l’austérité. Si le Quinto Briccolero 2006 (n.d.) affichait une robe aussi vaillante que le 2010, bouquet et saveurs, eux, n’en finissaient pas de décliner, sur fond de tanins serrés mais jamais asséchants, des nuances souples et fondues de résines, de cèdre et de noyau, qu’une finale raffermissait dignement en finale. L’allonge d’un cru en prime. (5) ★★★1/2

La version 2013 du Quinto Briccolero (22,85 $ – 12131112) elle, offrait déjà plus de densité et de puissance, avec une brillance et une luminosité fruitées qui, jumelées à la résonnance du terroir, semblaient vouloir faire écho longuement, telle une mise sous tension fine et insistante. Un rouge dont il ne faut pas sous-estimer le corps et dont la fraîcheur et cette espèce de « fluidité tannique » évoqueraient à s’y méprendre le grand cabernet franc de Loire. (10+) ★★★1/2 ©.

Je ne saurais trop vous encourager à mettre en cave pas moins d’une caisse de la cuvée San Luigi 2013 (19,70 $ – 12466001), au fruité et à l’énergie si comprimés que l’on sent une réelle volonté, ici, de rebondir sans prendre une ride pour une autre décennie encore.

C’est bien net, droit, très aromatique, avec une approche juvénile et fougueuse, sans toutefois être frondeuse ni colérique. Une belle bouteille qui se permet même complexité et longueur. Et puis, cette finesse… C’est qu’il baratine bien, le beau gosse ! (5+) ★★★ ©

Les amis du vin du «Devoir»

Que sont Les amis du vin du Devoir ? Une initiative qui permet aux lecteurs de se réunir les premiers lundis de chaque mois pour « vivre » la chronique vins qui nourrira l’espace de votre journal préféré le vendredi suivant. Approche ludique, décontractée, drôlement savante. Neuf thèmes sont proposés cette saison avec, pour chacun, huit vins dégustés.

5 octobre : « Bousculer les idées préconçues »

2 novembre : « Vins des Vieux Pays versus vins du Nouveau Monde »

7 décembre : « Whiskys tous azimuts »

11 janvier : « Ces fameux accords vins fromages »

1er février : « Italiens sexy »

7 mars : « Cépages hors sentiers battus »

4 avril : « Jura magnifique »

2 mai : « Vins modestes versus vins chers »

6 juin : « Soifs d’été »

Coût : 65 $. Heure : 18 h 30 précises. Durée : deux heures et demie. Nombre de places : 20. Lieu : Restaurant La Colombe, 554, rue Duluth Est à Montréal (2e étage). Adresse postale pour le paiement : Jean Aubry, 2050, rue de Bleury, 9e étage Montréal H3A 3M9. Les 20 premières réceptions seront confirmées le jour même.

Important : assurez-vous d’apposer la date de la dégustation sur votre chèque, ainsi que votre numéro de téléphone à l’endos.