Douceur du miel

Debout devant lui qui était à jamais couché, nous tentions de nous convaincre mutuellement qu’il vaut la peine de souffrir d’être vivants. En septembre, quand mon père est mort, un vieil oncle agriculteur a débarqué à la maison familiale. Il est entré tête basse, aussi ému que nous qui étions déjà rassemblés là.

Il tenait dans sa main calleuse un petit pot de miel. Il l’a tendu vers ma mère, disant simplement : « Pour adoucir la douleur. » C’était l’or de ses abeilles, de son labeur.

J’ai trouvé dans ce petit geste beaucoup de grandeur. Au point de me donner envie de devenir apiculteur comme lui, comme Sherlock Holmes à l’âge de la retraite, pour la seule beauté des rayons de miel.

Tu produis du miel depuis longtemps, ai-je dit à mon oncle. « Mais non… » J’étais encore petit et tu en produisais déjà ! Depuis quand as-tu un rucher ? « De-de-de-depuis l’été 1939… » Le temps ne s’écoule pas à la même vitesse pour tout le monde.

« Voudrais-tu me montrer comment il faut s’occuper des abeilles ? » Il a fait signe que oui. Je l’en remercie aujourd’hui, au-delà de sa propre mort.

Pour fréquenter les abeilles, il faut un masque et des gants. Mon oncle n’en portait pas. Il était parfaitement calme, pour ainsi dire en famille avec ces insectes communautaires que Virgile loue, tout comme Platon, pour leur « divine intelligence ». Le divin existe à tout le moins dans le miel.

Dans la bibliothèque du biologiste qu’était mon père, j’ai retrouvé une histoire des abeilles, ornée en page de garde de sa signature et du quantième d’une journée de juillet 1976. La vie des abeilles de Maurice Maeterlinck est un livre plein de majesté et de calme, réédité à de nombreuses reprises. Cet écrivain belge, quelque peu oublié malgré son Nobel, se livre à une réflexion sur le destin communautaire à travers l’observation patiente de ces architectes virtuoses.

À Montréal, les abeilles apparaissent fort à la mode depuis que des citadins se sont mis en tête que le sort de l’agriculture se jouait dans le pré de la bonne conscience de chaque quartier. David Rieff, le fils de la regrettée Susan Sontag, brillant essayiste lui aussi, vient de faire paraître un livre dans lequel il donne matière à faire déchanter ceux qui envisagent de sauver le monde par une suite d’actions individuelles à l’échelle de leur ruelle. À lire The Reproach of Hunger, il y a de quoi pleurer sur la faim que cultive notre monde pour en nourrir le désespoir. Je reparlerai de ce livre bientôt. Mais revenons pour l’instant aux abeilles.

Le miel ne constitue pas pour rien depuis toujours le symbole fort des fruits sacrés du travail. Plusieurs banques populaires et des mouvements mutualistes aujourd’hui disparus nous montrent, du haut des frontons de leurs anciens édifices, des représentations de ruches et d’abeilles. Le miel symbolisait le fruit promis du travail, l’énergie qui permettrait de nourrir une nouvelle génération.

Nous sommes passés d’une société solidaire à un monde atomisé. Les objectifs communs sont désormais modelés selon les besoins d’une caste de rentiers préoccupés par un hédonisme qu’elle fait payer à tous. Le fétichisme marchand et le divertissement en tant qu’aspirations suprêmes de ces privilégiés ont conduit à la propagation des recettes que nous cuisinent tous ceux qui voient dans les mesures d’austérité une nécessité pour maintenir le cap sur de pareilles insignifiances.

Autant ce régime est dur pour les pauvres, les étudiants et les travailleurs, autant il devient élastique pour ceux qui ont du pétrole dans les veines, des mines dans le coeur et un gros jacuzzi dans la tête. Les Lucienne Robillard et les Martin Coiteux de ce monde croient dur comme fer qu’il convient de sabrer tout, y compris l’éducation, afin que ceux qui bénéficient de divins privilèges s’évitent l’angoisse d’être perturbés et inquiétés.

Le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, à l’occasion d’une entrevue accordée en marge de la parution de son nouveau livre, fait remarquer que les travailleurs sont désormais plus imposés que ceux qui, depuis leur chaise longue, spéculent toute la journée sur le miel des autres.

De deux choses l’une : ou l’État est envisagé comme un remède aux ravages des spéculateurs et un solide contrepoids aux injustices ou il devient le serviteur soumis à un marché qui n’existe que dans la tête de ceux à qui cette vue de l’esprit profite, jusqu’au point d’accepter de se supprimer, comme en Grèce. Il ne faut pas manquer d’air pour vouloir passer pour des gens vertueux en choisissant la deuxième avenue, comme le fait Mme Robillard dans son très mince rapport, dont les coûts pharaoniques sont estimés à plus de 3,8 millions de dollars.

Depuis 1954, les Québécois ont une seconde déclaration de revenus à remplir. Cette année-là, le fédéral avait accepté d’abaisser son taux d’imposition fixe. Maurice Duplessis, pour obscurantiste qu’il fût, avait d’instinct compris l’importance de lever ses impôts pour assurer la souveraineté d’un État, ce que Mme Robillard et ses petits amis, convaincus que le miel ne peut être produit que par les fleurs du libre-marché, apparaissent incapables de considérer.

Nous voici à l’heure où ces gens veulent déposer les armes de l’État aux pieds des puissances privées, oubliant ainsi que non seulement les institutions publiques créent de la richesse, mais qu’elles sont aussi un moyen d’accomplir des fins sociales comme la justice, l’égalité et la liberté. Il y a urgence pour que nous puissions redécouvrir ensemble la douceur du miel.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

15 commentaires
  • Martin Richard Mouvement Action Chômage Montréal - Abonné 8 septembre 2015 06 h 10

    Merci.

    "Autant ce régime est dur pour les pauvres, les étudiants et les travailleurs, autant il devient élastique pour ceux qui ont du pétrole dans les veines, des mines dans le coeur et un gros jacuzzi dans la tête."

    Note personnelle: qu'est-ce qui fait que quand on a tout, on en a jamais assez. Faudrait mettre un homme là-dessus.

    • Christian Koczi - Abonné 8 septembre 2015 14 h 42

      Ça s'appelle le « rendement » ! Ce à quoi les gens qui ont « un jacuzzi dans la tête » tiennent mordicus, sans quoi le jacuzzi se vide...

      Je crois que l'idée du rendement, ou plus généralement de la croissance à perpète est un mythe, et « ils » le savent; et c'est pour cette raison qu'ils mettent en œuvre des plans plus desespérés les uns que les autres pour grappiller ce qu'ils peuvent avant que nous frappions le mur.

      Nous devons réfléchir à un système où vendre, c'est bien, mais vendre plus n'est pas nécessairement mieux...

      CK

  • Jean-François Trottier - Abonné 8 septembre 2015 06 h 58

    Que dire de plus....

    ... sinon que le capitalisme d'État et la redistribution de la richesse ont démontré non seulement leur viabilité, mais leur stabilité à (presque) toute épreuve, contrairement au système financier global ?

    Ce n'est donc pas seulement pour des raisons humaines que la répartition des richesses via l'État est nécessaire. C'est aussi pour des raisons économiques éprouvées et solides.
    (Le rôle de contrôle serré des finances gouvernementales aussi, ne se fera qu'au prix d'audits internes continus, donc en embauchant des vérificateurs sérieux partout. Une "dépense" qui économisera bien plus à l'État que les enfantillages du gouvernement actuel. Mais qu'est-ce qu'ils font là ???)

    On peut y ajouter la raison de la démocratie puisque seul le capitalisme d'État remet une partie des décisions économiques, le plus grand pouvoir après tout, entre les mains des gens.

    Reste, ici, à choisir quel gouvernement joue le mieux son rôle de timonier de l'économie: Ottawa et ses tiraillement de l'Ouest ou Québec ?

    La réponse est tellement évidente que c'en est gênant.

  • Richard Bérubé - Inscrit 8 septembre 2015 07 h 13

    Des privilèges pour lesquels ils ont payé!

    Monsieur Nadeau, les bénéfices comme vous le dites que les rentiers (si j'ai bien compris votre texte) obtiennent et bien ils les ont payés...payés pour leur fond de pension, payés pour les Rentes du Québec, payés par leurs impôts qu'ils continuent de payer au même pourcentage que les travailleurs....en fait les rentiers (pensionnés) ne sont pas tous riches comme vous semblez le prétendre, et ils ont joué le jeu qui prévalait dans le temps de leurs occupations professionnelles. De plus monsieur Nadeau je me répète ils paient enore, ils font parti des 40% de payeurs d'impôts actifs....mais c'est la réalité, 1% de la population mondiale possède une grande majorité des valeurs monètaires de la planète....et les choses semblent organisées pour qu'ils en possèdent encore plus, c'est eux qui possèdent le pouvoir que nous leur laissont. Arrêtons de nous comporter comme un troupeau de vaches qui regardont passer le train et faisons valoir nos opinions....en ce qui a trait aux actes de d'austérité du gouvernement, peut-être qu'ils sont devenu nécessaires....car il faut bien qu'un jour ces dépenses exagèrées soient contrôlées...

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 8 septembre 2015 17 h 09

      Vous me faites rire...jaune. Je vous cite: "...car il faut bien qu'un jour ces dépenses exagérées soient contrôlées"..sans blague...et la Commission Charbonneau et tous les "petits namis" qui donnaient généreusement aux caisses occultes, ils le faisaient gratuitement?...se relire peut parfois
      faire disparaître le jupon qui dépasse...

  • Louise Langevin - Abonnée 8 septembre 2015 08 h 34

    Merci de tenir ce discours

    Que vous me faites plaisir d'énoncer aussi bien tout ce que je pense à propos de notre société de consommation et de loisirs, du manque de solidarité de la plupart de nos citoyens et du manque de vision de nos élus.

  • Hélène Parenteau - Inscrite 8 septembre 2015 09 h 31

    La solidarité des abeilles

    Excellente réflexion, encore une fois. Il y a urgence, en effet. Et la question demeure entière: comment raviver la solidarité, le seul moyen de sauver notre petite ruche sociale.