Où seront les femmes?

La revue théâtrale Jeu lance aujourd’hui même son plus récent numéro, dont le dossier thématique est consacré aux « Nouveaux territoires féministes ». L’occasion est belle pour réfléchir à la place accordée aux femmes sur nos scènes québécoises, tout particulièrement aux voix que l’on fait entendre et aux personnes à qui l’on confie la tâche de présider à leur déploiement.

Je me suis livré à l’exercice suivant : calculer le nombre de pièces écrites et/ou mises en scène par des femmes parmi celles programmées dans nos théâtres les plus importants du point de vue de la longévité, du prestige et du financement public. Concentrons-nous donc sur les compagnies pourvues d’une salle et membres du regroupement Théâtres Associés inc. : le Théâtre du Nouveau Monde, Duceppe, le Théâtre du Trident, le Théâtre d’Aujourd’hui, le Théâtre de la Bordée, le Théâtre de Quat’Sous, le Théâtre du Rideau Vert et le Théâtre Denise-Pelletier.

En excluant les revues et cabarets écrits en groupe et en nous limitant aux plateaux principaux — excluons les plus modestes salles Jean-Claude-Germain du Théâtre d’Aujourd’hui et Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier —, on obtient un échantillon de 37 spectacles produits ou accueillis sur les scènes les plus établies de Montréal et de Québec pour la saison 2015-2016. Mentionnons au passage que trois de ces huit institutions sont dirigées par des femmes.

Le désert

Alors, quel bilan ? La donnée qui fait le plus mal, c’est l’absence totale de pièces écrites par des Québécoises en solo, créations et répertoire confondus. Zéro, point barre. Les deux seuls textes issus d’une seule plume féminine nous arrivent de France et sont programmés au Trident : il s’agit du Dieu du carnage, de Yasmina Reza, et de Lapin Lapin, de Coline Serreau.

Sur les 35 autres spectacles répertoriés, un seul a été coécrit par une femme, soit la nouvelle version du Miel est plus doux que le sang, cosignée par Philippe Soldevila et Simone Chartrand et présentée au Théâtre Denise-Pelletier. Le portrait, légèrement moins sombre, n’est néanmoins guère plus reluisant en ce qui a trait à la mise en scène : huit spectacles à peine sont dirigés par des femmes, pour une proportion légèrement inférieure à 25 % de l’échantillon.

Tendance lourde ou creux momentané ? Seule une analyse comparative sur plusieurs saisons permettrait de répondre à cette interrogation, mais je ne crois pas que l’exercice révélerait que 2015-2016 représente une anomalie pour un milieu qui serait habituellement plus proche de la parité dans ces deux secteurs cruciaux de la création théâtrale.

Que faire ?

Ailleurs ont lieu des discussions, difficiles, sur le sujet, et des initiatives pointent. À peine nommé au Théâtre national de Strasbourg, qui a statut de « théâtre national » en France, Stanislas Nordey nommait il y a deux ans quatre auteurs, six metteurs en scène et dix interprètes associés pour cinq ans à la compagnie ; dans chacun de ses groupes, 50 % sont des femmes. Ses plateaux de comédiens comptent désormais autant de femmes que d’hommes, à peu de chose près.

Du côté du Canada anglais, le regroupement Equity in Theatre tâche de sensibiliser les artistes, les organismes et le public à ce qu’il désigne comme une « discrimination systémique » à laquelle sont confrontées les femmes dans les théâtres du pays, où auteures, comédiennes, metteures en scène et conceptrices ne formeraient qu’environ 25 % des effectifs. Documents de recherche, colloques et site Web sont produits afin de nourrir échanges et réflexions.

Épineuse question

La question des quotas est épineuse. On peut tout à fait comprendre la position de cette metteure en scène qui déclarait vouloir être embauchée par une compagnie sur la base de sa vision artistique, et non dans le but de répondre à diverses obligations quant au genre. Toutefois, il faut reconnaître, comme le faisait récemment Marie-Andrée Bergeron dans le cadre d’un dossier de la revue Liberté consacré au féminisme, que les problèmes systémiques nécessitent parfois l’adoption de solutions systémiques.

Mais le milieu théâtral, comme bien d’autres, résiste à ce type de régulation : sacro-sainte liberté de la création oblige. Auteures et metteures en scène — car il y en a, et de plus en plus, me semble-t-il — semblent ici cantonnées à la périphérie. S’il faut prendre la saison qui débute comme une mesure du degré de sensibilisation des directions de nos principaux théâtres à l’égalité homme-femme en matière d’écriture et de mise en scène, il y a encore loin de la coupe aux lèvres.

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