«Les couvents vides ne sont pas à nous»

Dimanche, lors de l’angélus, le pape François a invité les paroisses, les couvents et les monastères catholiques d’Europe à accueillir des familles de réfugiés.
Photo: Riccardo De Luca Associated Press Dimanche, lors de l’angélus, le pape François a invité les paroisses, les couvents et les monastères catholiques d’Europe à accueillir des familles de réfugiés.

En pleine crise migratoire en Europe, la pire depuis la Seconde Guerre mondiale, on ne dira pas que Rome soit resté silencieux. Le pape François s’était montré solidaire des réfugiés débarquant en Italie. Il a dénoncé, depuis, les obstacles posés contre eux ailleurs. Voilà qu’il lance en faveur de ces démunis un appel pressant aux catholiques du continent et à leurs institutions religieuses. Son intervention fera-t-elle pencher la balance dans la paralysie des pays d’Europe ?

Car l’ouverture pratiquée par l’Allemagne est loin d’être acquise ailleurs. Le propre parti d’Angela Merkel n’est guère favorable à « l’exception » qu’invoque la chancelière au régime d’asile en vigueur dans la Communauté européenne. En Italie, le cardinal Angelo Bagnasco, le président de la conférence des évêques, déclare que l’Église italienne est prête à se mobiliser. Mais un Matteo Salvini, le leader de la Ligue du Nord, avait déjà demandé au pape combien d’immigrants vivaient au Vatican !

Les deux seules paroisses que compte le Vatican accueilleront chacune une famille de réfugiés. Toutefois, malgré le déclin du catholicisme en Europe, l’Église y compte encore plus de 50 000 paroisses en Allemagne, en France et en Italie. En France, pays d’asile traditionnel, l’Église était déjà mobilisée, mais, note un récent sondage, la majorité des Français reste opposée aux nouveaux arrivants. Que feront l’Espagne et la Pologne, également interpellées par la crise ?

Si les catholiques ne détiennent plus le poids politique d’autrefois, les institutions que leur Église possède lui donnent encore une influence et une capacité d’intervention non négligeables. La presse internationale, il est vrai, n’a guère parlé de la campagne du pape François au sein même de l’Église, non moins importante que sa dernière « prière de l’angélus ». Or, son programme est à cet égard plus ambitieux sinon plus radical que maintes propositions politiques.

Ainsi, en septembre 2013, au centre d’accueil Astalli de Rome (géré par le Jesuit Refugee Service), le pape tenait des « paroles fortes » à l’intention des congrégations catholiques. « Le Seigneur appelle à vivre avec plus de courage et de générosité l’accueil dans les communautés, dans les maisons, dans les couvents vides… Chers religieux et religieuses, les couvents vides ne servent pas à l’Église si c’est pour les transformer en hôtels et en tirer des bénéfices. Les couvents vides ne sont pas à nous, ils appartiennent à la chair du Christ que sont les réfugiés. »

Cet auditoire ne s’attendait sans doute pas à une telle théologie de l’immobilier ecclésiastique. « Certes ce n’est pas quelque chose de simple, continuait le pape, cité par Radio Vatican, il faut des critères, de la responsabilité, mais aussi du courage. Nous faisons beaucoup, concédait-il, peut-être sommes-nous appelés à faire plus en accueillant et partageant résolument ce que la Providence nous a donné pour servir ». Le propos pourtant n’est pas tout à fait neuf dans l’Église.

Conversion des biens d’Église

La conversion sociale des biens d’Église, au Québec et ailleurs dans le monde catholique, a transformé des temples en bibliothèques, des monastères en centres d’accueil communautaires. D’autres immeubles ont cependant donné lieu à des controverses. Ce n’est pas, en effet, en transformant un couvent en appartements de luxe qu’on procure un toit à des familles démunies, qu’elles soient d’ici ou qu’elles arrivent de l’étranger. Mais cet appel du pape peut aussi être entendu des simples croyants.

Une petite histoire québécoise gagne ici à être connue. Dans l’après-guerre, des ouvriers ne trouvant pas à loger leur famille, un aumônier syndical devenu curé, inspiré par une expérience britannique, forme une coopérative de construction résidentielle. Le chantier connaît un vif succès. D’autres corps de métier font surgir des rues là où il n’y avait que des champs. La paroisse devient la fierté du diocèse sinon de la ville. Sauf que l’Église avait oublié les gens du « Petit-Canada ».

On signale au presbytère qu’une enfant a été mordue par un rat. Le plancher du taudis est en terre battue. L’Hôtel de Ville promet d’envoyer le « service social ». Trêve d’enquête, le curé convoque les paroissiens à la salle d’école. Quelque 250 personnes s’engagent à son « chantier de charité ». Le curé reprend ses outils et lance un appel aux donateurs, qui affluent. La quête du dimanche est mise à contribution le temps des opérations. Le creusage des caves et le ciment des fondations ne coûtent presque rien.

Mais un autre problème se pose. « Où loger les enfants qui habitent ces maisons ? Encore une fois, raconte le curé dans ses mémoires, je fais appel à mes paroissiens. Les réponses ne se font pas attendre. J’aurais pu en placer une centaine. » Les plus jeunes sont confiés à trois familles. (L’adoption temporaire créera des liens durables.) « Les plus âgés choisissent d’aller demeurer chez les grands-parents, en attendant que les maisons soient construites. »

À la première maison qui venait d’être terminée, le représentant du pape au Canada fait l’honneur d’une visite au « chantier de charité ». Ne cachant pas son émerveillement, le délégué apostolique donne en exemple à toute l’Église une telle réussite de solidarité. Ce chantier n’est sans doute pas le seul dans l’histoire de l’habitation sociale. Mais aujourd’hui, il détonne dans une Église et un pays qui n’ont que les enfants et les familles dans leur discours, mais peinent à se mobiliser pour loger les plus démunis d’entre eux.

Que reste-t-il de l’esprit d’accueil qui valut aux réfugiés hongrois d’Europe de l’est puis aux boat-people du Sud-est asiatique une place en terre d’Amérique ? Et à quand, pour les Premières Nations du pays, pour leurs enfants perdus d’hier et d’aujourd’hui, une juste place au Canada ?

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1 commentaire
  • Michel Lebel - Abonné 8 septembre 2015 10 h 13

    Il faut des sous!

    Le Pape devient lyrique et mystique: "les couvents vides ne nous appartiennent pas, ils appartiennent à la chair du Christ que sont les réfugiés"" Pleinement d'accord! Encore faut-il des sous pour maintenir tous ses bâtiments en état. Personne ne peut vivre du seul air du temps!

    M.L.