Les vraies affaires

Les problèmes économiques importants et pressants ne manquent pas au Canada. Pourtant, on n’en entendra probablement pas parler durant les élections.
 

Sans que cela soit tellement original — ce serait même presque pathologiquement le contraire —, tout le monde semble convenir que l’économie est l’un des enjeux dominants de la présente campagne électorale fédérale. La dernière semaine s’annonçait faste de ce point de vue avec le dévoilement d’une série de statistiques attendues sur la croissance, le commerce et l’emploi. Au lieu de cela, on a assisté à une grande vente de salade politique sur le sens du mot « récession » interrompue brutalement par la photo d’un petit garçon.

Il reste encore beaucoup de temps à la campagne de 78 jours pour revenir sur les principaux enjeux économiques auxquels fait face le Canada. Il y a fort à craindre toutefois qu’on ne fera, au mieux, que les effleurer et qu’on préférera plutôt rester dans les formules toutes faites, les oppositions convenues et les questions dépassées.

Pour reprendre l’exemple de l’emploi sur lequel on dévoilait de nouveaux chiffres vendredi, on y retrouve, à part le niveau de chômage, bien d’autres questions importantes dont il faudrait que nos élus s’occupent et sur lesquelles les électeurs devraient idéalement les entendre avant de faire leur choix. On pourrait parler des questions de la qualité des emplois et de la montée des inégalités de revenus devant laquelle les gouvernements ont des pouvoirs d’action.

Il faudrait aussi se pencher plus sérieusement sur les problèmes de vieillissement de la population et de la rareté de main-d’oeuvre qui plomberont de plus en plus notre potentiel de croissance économique. Cela soulève toutes sortes de questions qui relèvent des pouvoirs publics, à commencer par la façon d’utiliser le mieux possible nos ressources humaines disponibles, en améliorant la formation de la main-d’oeuvre, en levant les barrières à l’embauche des jeunes et au maintien au travail des personnes plus âgées ainsi qu’en facilitant la conciliation travail-famille. Cela soulève aussi la question du rôle qu’on veut voir jouer par l’immigration.

Plus qu’une question d’impôts

Pour rester dans les thèmes de la semaine, il faudrait aussi que nos aspirants députés débattent de commerce. Est-ce que le seul but du gouvernement est de signer le plus d’ententes de libre-échange avec le plus de pays possible ou d’approfondir nos liens avec certains marchés ? Et ce qu’on est prêt pour cela à laisser aller le système de gestion de l’offre en agriculture ou accepter des tribunaux commerciaux contestables ? Et puis, quelle place veut-on occuper dans les grandes chaînes de valeur mondiale ? Seulement celle de pourvoyeur de matières premières à la remorque des prix mondiaux ou celle aussi de fournisseur de biens et de services à plus haute valeur ajoutée ? Si c’est la deuxième option, il faudra apprendre à se démarquer beaucoup plus qu’on ne le fait déjà parce que la concurrence des économies émergentes ne se limite plus aux prix et à la quantité, mais se fait de plus en plus sur la qualité aussi. La réduction des impôts des compagnies ne suffit pas pour se démarquer, surtout quand on n’est pas le seul pays à jouer à ce petit jeu-là.

Quant à la croissance économique, il se peut fort bien qu’avec ou sans nouvelles réductions d’impôt ou plan de relance du gouvernement, elle ne revienne jamais à ce qu’elle a déjà été, et qu’il faille tout repenser en fonction d’une « croissance lente » ou même, disent certains, de « la fin de la croissance ». Chose certaine, l’économie canadienne ne pourra pas reposer encore longtemps sur des taux d’intérêt au plancher et l’endettement grandissant des ménages. À défaut de croissance démographique, le Canada doit, de plus, trouver de toute urgence une solution à son problème chronique de productivité. Il doit, de façon tout aussi urgente, se donner un plan crédible de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre qui soit à la hauteur de la crise existentielle à laquelle fait face l’humanité avec les changements climatiques.

Est-ce que — comme l’a imprudemment dit un jour une première ministre canadienne qui n’a duré que quatre mois — toutes ces questions économiques sont trop complexes pour pouvoir en discuter intelligemment lors d’une campagne électorale ? C’est à se demander si cet argument met en cause la capacité de compréhension des électeurs ou celle des politiciens à sortir de leurs discours simplistes et ultraformatés.

Admettons, à la décharge de ces derniers, que les problèmes économiques — comme la plupart des autres — sont effectivement de plus en plus complexes, que leurs solutions commanderaient souvent une action concertée avec d’autres pays et que cela ne fait rien pour faciliter les choses. Qui plus est, l’humeur générale est plutôt à la défiance à l’égard de l’État et de son rôle dans l’économie, ce qui est tout de même embêtant notamment lorsqu’on a la garde de programmes sociaux qui coûtent de plus en plus cher avec le vieillissement de la population.

On peut peut-être comprendre dans ce contexte que nos politiciens en campagne n’aient pas envie de trop insister sur le peu de marge de manoeuvre dont ils disposent et qu’ils se croient obligés d’exagérer la différence qu’ils peuvent faire pour se démarquer.

Quoi qu’il en soit, la campagne électorale est en train de passer à côté des « vraies affaires », comme disait l’autre.

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