Notre ami Tom

La question linguistique s’est invitée discrètement dans la campagne fédérale cette semaine, à l’occasion d’un débat très couru entre les candidats qui se disputent la circonscription de Mont-Royal.

Le candidat libéral et maire de Côte-Saint-Luc, Anthony Housefather, s’en est pris à son adversaire néodémocrate, Mario Jacinto Rimbao, lui reprochant vivement l’appui de son parti pour l’extension des dispositions de la Charte de la langue française aux organismes et entreprises qui oeuvrent au Québec dans des domaines de compétence fédérale, comme les banques, les ports ou les entreprises de télécommunication.

Le collègue de La Presse qui a rendu compte du débat n’a pas précisé si le candidat du Parti conservateur, Robert Libman, est intervenu sur le sujet, mais on peut penser que l’ancien chef du Parti Égalité, qui avait été créé précisément pour défendre les droits linguistiques des anglophones, n’est pas plus favorable à une extension de la loi 101 que son adversaire libéral.

« S’ils rendent ça français seulement et que, nous, les anglophones, devenons des personnes de seconde classe dans les services publics fédéraux au Québec, quelle sera la suite ? » a lancé M. Housefather. On pourra trouver cette réaction quelque peu exagérée, mais les visions d’Apocalypse semblent être à la mode ces jours-ci dans la communauté anglo-montréalaise, dont certains éléments ont décidé de relancer le débat sur l’affichage commercial et réclamé l’abolition du bien inoffensif Office de la langue française.

Même si Thomas Mulcair était appelé à former un gouvernement le 19 octobre prochain, M. Housefather ne devrait cependant pas trop s’inquiéter ; du moins, tant que le PLQ sera au pouvoir. En mai dernier, le ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes, Jean-Marc Fournier, a en effet expliqué que son gouvernement n’étendrait pas la loi 101 aux entreprises de compétence fédérale, de peur que les communautés francophones hors Québec ne subissent des représailles. On n’avait encore jamais vu un gouvernement du Québec repousser une proposition visant à augmenter ses pouvoirs, qui plus est en matière linguistique.


Il fut un temps où M. Mulcair était un féroce adversaire de la loi 101, mais il se présente aujourd’hui comme son ardent défenseur. Selon lui, il faut faire comprendre au Canada anglais qu’il est « nécessaire de protéger le français, que c’est une lutte de tous les instants », mais il ne semble pas vouloir profiter de la campagne électorale pour faire cette pédagogie. D’ailleurs, il lui faudrait aussi le faire comprendre à ses anciens collègues qui gouvernent aujourd’hui à Québec.

Jusqu’où le chef du NPD est-il prêt à aller pour assurer la protection du français s’il devient premier ministre du Canada ? Serait-il disposé à pousser le principe de l’asymétrie reconnu par la Déclaration de Sherbrooke jusqu’à abandonner au gouvernement du Québec la juridiction exclusive sur la langue, comme entend le réclamer la CAQ dans son projet d’entente constitutionnelle ?

M. Mulcair s’est déjà engagé à abroger la Loi sur la clarté, ce qui ne manque pas de courage, il faut le reconnaître. Jusqu’à présent, cela ne semble pas avoir beaucoup nui à son parti au Canada anglais, mais il évolue sur glace très mince.
 

Si aucun gouvernement du Québec n’a voulu adhérer à la Constitution de 1982, c’est en raison des dispositions de la Charte des droits qui régissent l’accès à l’école anglaise. Modifier la Charte pour accorder au Québec les pleins pouvoirs en matière de langue ne satisferait certainement pas les souverainistes, mais il est permis de croire qu’une majorité de Québécois estimerait la réparation suffisante.

Vendre ce compromis au reste du pays ne serait pas une mince tâche. Même après avoir été dilué pour laisser au gouvernement fédéral le loisir de promouvoir le bilinguisme, l’accord du lac Meech n’a pas passé la rampe. Comment croire que le Canada anglais puisse accepter de laisser au Québec le soin de protéger les droits de la communauté anglophone ? Si l’extension de la loi 101 aux entreprises de compétence fédérale est déjà inacceptable aux yeux des Anglo-Québécois, on peut imaginer leur réaction s’ils étaient « abandonnés » par Ottawa.

On peut très bien comprendre que M. Mulcair ne tienne pas à s’étendre sur le sujet au cours de la campagne, mais aussi bien les Québécois que les Canadiens auraient tout intérêt à savoir où il loge. Justin Trudeau ou Gilles Duceppe pourraient peut-être profiter des prochains débats télévisés pour lui poser la question.

D’ailleurs, si M. Mulcair n’est pas disposé à accepter la plus importante disposition du projet d’entente que proposera la CAQ, il vaut mieux le savoir tout de suite. Cela épargnera des semaines de travail inutile au comité dont François Legault a annoncé la formation cette semaine.

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