Un taxi qui pue

Et puis, votre été ? Un peu trop électoral, je sais. De quoi finir d’accorder votre humeur à cette météo qui, après avoir malmené la « belle saison », nous tire maintenant la langue avec ce soleil perpétuel de la rentrée.

Le temps qu’il fait, c’est un peu le vaudou des Québécois. L’expression vient d’un illustre membre de l’Académie française. Manière de signifier que cette obsession barométrique, c’est un peu la trame de fond de notre culture. Une sorte de liant qui s’étend au-delà des classes sociales, des intérêts personnels.

AccuWeather et MétéoMédia sont devenus de virtuels oracles, et Colette Provencher, l’indétrônable prêtresse de la probabilité d’averses et de la Quotidienne à quatre chiffres.

Mon été ? Pas mal. J’ai lu, fêté, roulé, et surtout (presque) pas chroniqué. Il y en a qui devraient essayer. Ça fait du bien de cesser de livrer son opinion. Parce que je voulais éviter d’écrire dans ma tête, j’ai refusé d’ouvrir les journaux pendant les premiers jours de la campagne électorale. Ils s’empilaient jusqu’à ce que ma blonde se tanne et les foute au recyclage. J’ai peu fréquenté Twitter, et mon fil Facebook semblait lui aussi en panne de désir démocratique. J’ai compris, d’une certaine manière, à quel point l’ignorance est douce. Un peu plus et je me mettais à regarder les émissions d’été à TVA.

Si je reviens dans le monde, c’est presque à reculons, donc. Comme on prend un taxi.

C’est le premier sujet qui m’a sauté au visage en remontant à la surface (c’était avant LA photo qui a fait découvrir au monde occidental une autre misère que celle de la classe moyenne) : cette surprenante affirmation du premier ministre, qui disait vouloir négocier avec Uber après que tout ce qui respire dans l’univers politique se soit prononcé en défaveur de la normalisation de ce service de taxi « participatif ».

Si Philippe Couillard a finalement aligné son opinion sur celle de son ministre des Transports, il n’a pas manqué de faire hurler les chauffeurs et leurs représentants, qui signaient ici, cette semaine, une longue liste de doléances. Sans parler de nombreux confrères et consoeurs, dont le principal argument dans leur dénonciation du déloyal concurrent est celui-ci : Uber ne paie pas de taxes ni d’impôts. C’est vrai. Et c’est scandaleux.

Cela dit, pas plus loin qu’en 2013, le ministère du Revenu déplorait que le tiers des chauffeurs de taxi du Québec ne payait aucune taxe, privant le trésor public de 73 millions par an. Si j’étais à la tête d’un syndicat de chauffeurs, je me garderais une petite gêne avant d’en appeler de la pureté de mes membres.

Mais s’il est vrai que la concurrence d’Uber est déloyale, il faut aussi comprendre d’où vient sa popularité, qui n’est pas qu’une affaire de coolitude. Son succès repose sur un marché trop longtemps tenu pour acquis, d’une clientèle qu’on a négligée, et qui s’oppose à un oligopole où les chauffeurs sont étranglés par des coûts de fonctionnement exorbitants.

Voitures répugnantes, chauffeurs qui hurlent dans leur appareil mains libres et réclament une fortune pour parcourir quelques kilomètres : le taxi mérite la volée de bois vert que lui sert en ce moment Uber.

Le système de permis de taxi relève d’une escroquerie institutionnalisée, sanctifiée par l’État, qui a contribué à enrichir une minorité au détriment d’une classe de chauffeurs plutôt préoccupés par leur survie.

Comme la plupart des nouvelles technologies qui viennent ébranler les vieilles habitudes, Uber n’offre pas de solution de rechange viable. Pour le meilleur et pour le pire, nous assistons à une perturbation de l’ordre établi. Un refus des anciens modèles, même si ceux qui propulsent ce renouveau sont bien loin d’être sans reproches.

Un peu comme le NPD, finalement.

Sa surprenante popularité ne l’exempte pas des pires travers politiques, des insoutenables spins et des promesses sans lendemain. Mais Mulcair et son parti proposent une image du Canada basée sur des valeurs qui ne sont plus uniquement affairistes, ou bêtement patriotiques.

Il vient perturber les anciens modèles politiques, dans un monde qui change, et où la hiérarchie des valeurs bouge. En l’absence de l’ombre d’une chance de voir le Québec se séparer à moyenne échéance, aussi bien s’arranger pour vivre dans un Canada qui nous ressemble un peu plus, se disent des milliers de Québécois souverainistes qui, si on en croit les sondages, ont déjà enterré le Bloc.

Ils agissent exactement comme les utilisateurs d’Uber.

Il y a des votes qu’on a tenus pour acquis. Il y a des partis qui devront se réinventer. Ou mourir.

Les choses ne seront peut-être pas meilleures, sans doute pas pires. Elles bougeront.

Parce que c’est l’époque ? Parce que plus rien ni personne ne tient en place ? Peut-être. Mais pas seulement.

L’industrie du taxi a plus évolué dans les trois derniers mois qu’en trente ans. Foutre le bordel dans le paysage politique ne risque pas de nuire non plus. Le Canada est un taxi qui pue.

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5 commentaires
  • Normand Carrier - Inscrit 5 septembre 2015 07 h 39

    Comment savoir si l'on mise sur le bon cheval .......

    Même pas a mi-chemin , on a trois partis a égalité , comment savoir si les libéraux ne sont pas en train de devancer le NPD comme en Ontario et se retrouver avec un gouvernement Harper encore une fois a la tête du pays comme a la dernière élection ! Si nos 54 députés NPD au Québec n'ont pas été suffisants pour déloger Harper , cela signifie que nous avons un poids très relatif et qu'un parti n'a plus besoin du Québec pour se faire élire comme nous en avons eu la preuve la denière fois ....

    Le Canada est un taxi qui pu mais peut puer encore plus si avons encore une fois pire un gouvernement qui nous dessert et que les Québécois se retrouvent gros Jean comme devant devant le résultat contraire de celui escompté .... Voter stratégique lorsque le ROC exerce un controle total risque de nous créer de désagréables surprises ......

    • Gilles Gagné - Abonné 6 septembre 2015 09 h 03

      D'où l'importance de voter selon nos convictions quand on est indépendantiste, le Québec n'a plus de valeur politique pour le ROC. Voter stratégique dans le but de défaire Harper est un jeu de chef politique et une arnaque sur le peuple québécois, aucun de ces partis fédéralistes ne sera au goût du Québec, que de la frime, de la poudre aux yeux, un miroir aux alouettes. Vivement le Bloc!

  • Jean Boucher - Inscrit 5 septembre 2015 14 h 52

    Un peu plus et...

    "Un peu plus et je me mettais à regarder les émissions d’été à TVA.":

    Est-ce que c'était mieux ailleurs ?/!* Partout reprises et "chauds" de chaises et aussi, depuis des années, des comiques et farces plates 365 jours par année.

    "Le Canada est un taxi qui pue":

    Avec le NPD c'est toujours la bonne vieille recette, imcluant un nouvel emballage à la mode pseudo gauche. Ne comptez pas trop sur l'Ontario et le reste du ROC dans votre rêve de voir brasser la cage (s'en est peut-être vraiment une), par "Notre ami Tom" le pétroleux. Ce sont toujours les mêmes qui écopent, sutout pour ceux qui, comme ici au Québec, veulent encore voter pour lui.

  • Yann Leduc - Inscrit 6 septembre 2015 20 h 39

    Notre moyen de transport

    En effet, le Québec n'est qu'un passager dans le Taxi canadien qui pue. À quand notre propre moyen de transport ?

  • Éric Michaud - Inscrit 7 septembre 2015 16 h 17

    Le mythe du solide

    «Les choses ne seront peut-être pas meilleures, sans doute pas pires. Elles bougeront.
    Parce que c’est l’époque ? Parce que plus rien ni personne ne tient en place ? Peut-être. Mais pas seulement.»

    Je commence à en avoir un peu ras-le-bol de ce mythe de l'immobilisme du passé. Il faut avoir une mémoire politique pas pire sélective pour inventer que la scène politique était "stable" dans le passé, n'importe lequel passé soit dit en passant.