Le petit garçon au chandail rouge

Il aura fallu la mort d’un bambin de trois ans, Aylan Kurdi, et l’image de son petit corps échoué sur une plage turque pour qu’ici et ailleurs, on s’indigne enfin devant une crise qui perdure depuis des années.

Sans s’y attendre, le gouvernement de Stephen Harper s’est retrouvé au coeur de la tempête, car, a-t-on appris, les parents d’Aylan espéraient venir au Canada. La soeur de son père, qui vit en Colombie-Britannique, avait écrit au ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration, Chris Alexander, pour lui demander de l’aide pour sa famille. La lettre lui avait été remise en mains propres au printemps par un député néodémocrate. En vain.

Le lien avec le Canada a fait le tour du monde. Et on a eu honte. Pas parce que le Canada ne fait rien quant à cette crise, mais parce qu’il n’en fait pas assez et ne manifeste pas la compassion qu’on aurait habituellement attendue de lui.

Dès le début du mois d’août, le chef conservateur avait indiqué que l’enjeu du terrorisme, de la sécurité et de la lutte contre le groupe armé État islamique serait un des thèmes importants de sa campagne. Il n’avait pas prévu que la situation au Moyen-Orient viendrait le hanter sous les traits de ce tout-petit en chandail rouge et shorts bleus.

Une image qui nous hante, nous déchire et qui est devenue le symbole du manque de générosité des pays riches par rapport à cette marée humaine fuyant la guerre. Une image qui a mis en relief le point le plus faible de la réponse conservatrice à cette situation.

 

Manquer de coeur en politique, c’est assassin. Les conservateurs le savent trop bien et ils ont compris jeudi qu’on leur ferait jouer le mauvais rôle. Tout leur plan de match en a été chamboulé. Le ministre Alexander a suspendu sa campagne pour rencontrer ses fonctionnaires et analyser la situation. Le ministre de la Défense, Jason Kenney, qui prévoyait faire une annonce sur « l’intégrité du système d’immigration du Canada et la sécurité nationale », s’est abstenu. Parler sécurité aurait fait mauvais genre.

M. Harper, lui, a pris le sujet de front. Il a toutefois gardé le cap. Selon lui, accueillir plus de réfugiés ne résoudra pas le problème de fond. Les gens préféreraient rester dans leur région. Il faut donc offrir de l’aide humanitaire sur place et tenter d’éradiquer la source du problème, soit la violence du groupe armé État islamique (EI).

En Syrie, la crise a démarré dès 2011 avec le début de la guerre civile et bien avant l’entrée en scène de l’EI. Cela fait autant d’années que les pays limitrophes subissent l’effet déstabilisant de l’afflux de réfugiés. Ces pays ont demandé de l’aide, et le Canada, il faut le dire, a répondu en versant sa juste part des fonds requis par les Nations unies.

Mais voilà, si le gouvernement conservateur a su ouvrir sa bourse, il n’a pas su ouvrir ses bras et son coeur. M. Harper s’en défend, mais encore jeudi, il s’en est tenu à ce qu’il a promis en début de campagne, soit le transfert de 10 000 réfugiés syriens de plus… d’ici quatre ans.

 

Les chefs des autres partis, de Thomas Mulcair à Justin Trudeau en passant par Gilles Duceppe, ont écorché sans insister les conservateurs jeudi, préférant lancer un appel à une action immédiate. Et dans leur cas, on ne pourra pas dire qu’ils viennent de se réveiller.

Comme les groupes humanitaires et les médias, les partis d’opposition n’ont cessé de dénoncer depuis des mois les engagements timides d’Ottawa et sa lenteur à les respecter. Le Canada n’a atteint qu’en mars dernier son premier objectif pris en 2013 de transférer 1300 réfugiés syriens d’ici la fin de… 2014. Le gouvernement s’est quand même engagé en janvier dernier à en accueillir 10 000 autres, mais sur une période de trois ans. Il refuse de dire combien d’entre eux sont arrivés depuis.

Et cette générosité a ses limites. Chaque fois que les conservateurs promettent de transférer plus de Syriens, ils diminuent d’autant le nombre prévu de réfugiés venus d’ailleurs. En plus, ils assignent au gouvernement le coût du parrainage de 40 % de ces réfugiés, mais laissent le reste du fardeau aux groupes privés.

Les engagements pris depuis un an peuvent paraître importants, mais ils sont loin de ce que les Nations unies avaient demandé au Canada, soit 10 000 dès cette année. Le Parti libéral voudrait que ce soit davantage, mais au-delà de la guerre des chiffres, un constat s’impose, le Canada n’apporte pas sa contribution, alors qu’il a déjà fait mieux.

En 1999, il a accueilli, non sans problèmes, 7000 réfugiés kosovars en trois semaines. En 1979-1980, ce sont 60 000 Vietnamiens réfugiés de la mer qui se sont établis au Canada. Et il y a le cas des Chiliens fuyant Pinochet et les ismaéliens fuyant l’Ouganda d’Idi Amin Dada. Chaque fois, cela a été possible parce que la volonté politique y était.

Ce drame est une nouvelle tuile pour les conservateurs. Le procès Duffy a jeté un doute sur leur intégrité et celle de leur chef. Le ralentissement économique a fait planer une ombre sur leur image de bon gestionnaire. Et là, la mort d’un petit enfant risque de nourrir l’impression d’un gouvernement dénué de compassion.

À moins qu’il trouve le ton et la réponse justes…

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7 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 septembre 2015 05 h 39

    De cet enfant … !

    « Le lien avec le Canada a fait le tour du monde. Et on a eu honte. » (Manon Cornellier, Le Devoir)

    Drôle à dire, le Canada n’est aucunement responsable de ce que cet enfant, et d’autres, ont cherché à survivre de situations qui, relevant des milieux islamistes, osent prioriser la mort plutôt que la vie !

    Bien que des efforts diplomatiques et militaires suscitent quelques émotions et ajustements, il demeure que ni le Québec ni le Canada n’ont à avoir « honte » de ce qui se trame dans ces pays, là où la violence extrême les alimente sans retenu, et dont on n’a aucun contrôle !

    Tout en compatissant de douleurs avec cet enfant, et les autres, il est comme sage d’éviter tout « dolorisme intellectuel » pour culpabiliser, inutilement, l’Occident sur des questions de migration susceptibles de l’échapper, hélas !

    De cet enfant … ! - 4 sept 2015 -

    • Yves Côté - Abonné 4 septembre 2015 08 h 55

      Monsieur Blais, dit Fafouin, vous dites "il demeure que ni le Québec ni le Canada n’ont à avoir « honte » de ce qui se trame dans ces pays".
      Mais croyez-vous fermement alors que le pillage des ressources naturelles qui s'est exercé pendant des siècles par les Occidentaux de ces pays n'y soit pour rien dans la situation actuelle ?
      Croyez-vous vraiment que nos pays exploiteurs d'hommes et de richesses n'ont aucune responsabilité dans la montée des extrémismes moyen-orientaux et nord-africains (pétrole, diamant, uranium, drogues, main d'oeuvre à bon marché, etc) ?
      Comment donc les extrémistes en question pouraient-ils convaincre les masses que l'Amérique du Nord et l'Europe sont d'oeuvre satanique, si ce n'est par l'efficacité et le côté pratique pour eux d'avoir maintenu leurs populations si longtemps dans la misère et l'ignorance ?
      Et bien moi, voyez-vous ?, je n'arrive à rien trouver de drôle là-dedans. Pas plus dans l'irresponsabilité de notre consommation à outrance que dans les propos que nous tenons pour justifier qu'elle nous est normale parce que c'est nous...
      C'est comme rien, je ne dois pas avoir assez d'humour à votre goût ?
      Et certainement trop surtout, de dolorisme intellectuel.

    • Gilles Gagné - Abonné 4 septembre 2015 09 h 05

      Je ne dois pas lire et voir les mêmes nouvelles que vous M. Blais, moi j'ai honte, honte de tous ces hypocrites carburant au profit et à l'économie que l'on continue de garder au pouvoir. Qui a favorisé une vente d'armes à l'Arabie?

    • Gaston Meilleur - Abonné 4 septembre 2015 09 h 09

      Je suis sans mot (maux) à la lecture de votre commentaires... comme civilisation nous sommes tous responsables. Le Canada certainement qui a toujours été une terre d'acceuil et qui est maintenant devenu un pays sans coeur.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 5 septembre 2015 05 h 49

      Grands mercis pour les réactions que je viens de lire et qui m’étonnent !

      De ces réactions, cette douceur :

      Pendant que circulait l’image de cet enfant au chandail rouge et culotte bleue, d’autres images apparaissaient, en même temps, sur les réseaux sociaux, dont celle démontrant une petite fille d’environ un an et demi « décapitée », et personne, n’a réagi, encore moins le monde des médias et des gouvernances politiques, qui ne l’a pas diffusée ou faite connaître au public : personne !

      De ces images, il est question du même problème : celui du terrorisme ou de quelque chose qui lui ressemble, et dont cherche à se prémunir tout l’Occident qui, avec des moyens sophistiqués, ne parvient pas à résoudre, hélas !

      Tout en COMPATISSANT avec ces victimes innocentes, et pour aller plus loin …

      … que comprendre ? - 5 sept 2015 -

  • Colette Pagé - Inscrite 4 septembre 2015 09 h 58

    La compassion de Stephen Harper ?

    Être froid et calculateur ! Ces traits de caractère sont révélés dans la récente biographie de Stephen Harper. Partant delà, l'image de cet enfant martyr, un petit prince face contre terre, innoncente victime de la folie meurtrière des hommes, oblige le PM à sortir de sa zone de confort.

    Habitué comme un pantin entrainé par les faiseurs d'images à répéter son mantra de l'économie, l'emploi et la lutte au terrorisme le PM demeure un néopyte inconfortable lorsqu'il spontanément de démontrer des émotions, de l'empathie et de la compassion. Des valeurs faisant jadis partie jadis des valeurs canadiennes avant les années Harper. À cet égard, il faut garder en mémoirel'absence de condamnation par PM de l'assassinant d'un enfant palestinien par un terroriste juif orthodoxe. Discours du deux poids deux mesures.

    Ajoutée à ces traits de caractère qui déteignent sur les membres du Cabinet et sur l'appareil bureaucratique, le PM déforme les faits en déclarant que le Canada offre le programme de réfugiés le plus généreux du monde. Faux.

    En 2014, le pays a reçu 13 450 demandes, Ce qui en fait le 15ème lieu d'asile du monde et lorsque l'on tient compte de sa population le Canada arrive au 23è rang. Avant les années Harper le Canada faisait partie du top 10 des pays qui recevaient le plus de réfugiés.

    Autre déformation de la vérité : le Canada est l'un des plus importants donateurs d'aide aux réfugiés. Avec 747 millions, le Canada se classe le 7ème donateur dans le monde et au 15è rang quand on compare la part de son produit intérieur brut qu'il consacre à l'aide humanitaire. Et lorsque l'on compare les dons par habitant, en 2014 le Canada a versé 22 $ par personne ce qui en fait le 16è pays le plus généreux loin derrière les 126 $ remis par la Norvège pour chacun de ses habitants.

  • Christian Koczi - Abonné 4 septembre 2015 13 h 27

    Compatissant, Harper ?

    Il a toujours été clair pour moi que le gouvernement Harper n'a que faire de la réputation de « pays compatissant » qu'avait le Canada et ce, sur tous les plans. Il a sciemment conduit le pays là où il est, un repère de faucons...