Le chapelet de perles noires

Danielle Laurin Collaboration spéciale
Dans «Le parfum de Janis», Corinne Larochelle évite le piège du pathos et agence dans son écriture autant la retenue que le dévoilement.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Dans «Le parfum de Janis», Corinne Larochelle évite le piège du pathos et agence dans son écriture autant la retenue que le dévoilement.

Une justesse de ton sans faille. Aucune prétention dans le style, rien d’affecté. Des échappées belles qui cristallisent en quelques mots une situation intenable, un mal-être profond, un désir inavouable, un arrachement à soi-même.

Le parfum de Janis. Que j’ai aimé ce roman traversé de mélancolie, de souffrance, de lucidité, d’authenticité, d’impétuosité. Le premier que signe la poète et nouvelliste Corinne Larochelle, à 40 ans et des poussières.

Je n’étais pas chaude à l’idée de lire un carnet de voyage, même sous forme de fiction. Je croyais qu’il s’agissait de cela au départ. Les premières pages donnent à penser qu’on va suivre la narratrice, tout juste débarquée en solitaire à Lisbonne, dans ses déambulations, ses découvertes de lieux et de gens nouveaux.

Très vite, autre chose s’annonce, en fait. Même si le récit nous ramène périodiquement dans la capitale portugaise, avec insertions dans la vie lisboète au quotidien et descriptions de monuments historiques parfois un peu trop insistantes, c’est ailleurs que ça se passe.

Ou, plutôt, il fallait que la narratrice largue les amarres vers une terre inconnue d’elle-même sans connaître la langue du pays, pour que ce qui appartient à son passé afflue, trouve une porte de sortie par les mots, par l’écrit.

Cela va se faire lentement, par petits morceaux. Cela va se faire dans le désordre, sans suivre de chronologie précise, par accumulations de scènes éparses. Avec des moments déterminants. L’enfance, l’adolescence, la vingtaine, la trentaine, tout s’entremêle. La logique de la chose est associative plutôt que rationnelle.

Une famille

Le plus grand point de bascule, le premier en tout cas, celui qui revient hanter la narratrice encore et toujours aujourd’hui, a lieu à l’âge de 8 ans, lors du divorce des parents. « Mes parents se sont aimés fébrilement dans le sillage de la beat generation, glisse-t-elle. Ils se sont aimés comme deux hippies roulant à vive allure sur la Transcanadienne, les cheveux au vent, jusqu’à ce que certaines blessures d’enfance les rattrapent, jusqu’à ce qu’ils se rendent compte que leurs chemins avaient bifurqué. »

Dès lors, la famille se disloque. La fille et le garçon vont vivre avec la mère. La mère qui dépérit, pleure et repleure, inconsolable, dépressive. Exigeante, étouffante. Inquiétante.

« J’ai peur de la trouver morte dans son lit. L’angoisse est une couleuvre qui rampe entre mes pieds. » Puis : « À la longue, les scènes de ma mère ont formé un chapelet de perles noires qui se sont incrustées dans la chair de mon cou. »

On avance, on recule. On va, on vient, par touches successives, entre différentes couches. Mais ça fonctionne, on suit. Ça donne encore plus de force au récit.

Si la relation de la narratrice avec sa mère, dévastatrice, est centrale, d’autres liens émotifs difficiles sont abordés par à-coups : avec le père inconsistant, avec le frère qui s’égare, avec l’amoureux resté à Montréal qui joue à cache-cache et avec qui l’amour ne peut être que tourmenté.

Rebondir, peut-être

Malgré quelques souvenirs enchantés, moments fugaces de plénitude, le bilan de vie auquel se livre la narratrice en déroute à l’aube de la quarantaine est désolant. « Quitter sa mère, quitter son père, abandonner derrière soi les amours ravageuses, s’inquiéter pour son frère, s’autoriser à lui faire confiance. Et avec tout ça, ou à cause de cela, accepter de ne pas avoir eu d’enfant. »

Tout cela aurait pu tomber dans le cliché. Le carnet en train de s’écrire, le besoin d’écrire pour se libérer… De même, les fils entremêlés de l’histoire : le divorce des parents qui fait tout basculer ; la mère dépressive qui devient la fille de sa fille, s’accroche à elle comme une bouée ; le père coureur de jupons qui ne prend pas ses responsabilités ; le frère mal en point à la recherche de son identité qui s’enferme derrière un mur d’incommunicabilité ; l’amoureux qui n’est pas à la hauteur…

Tout cela aurait pu tomber dans le pathos. Mais l’auteure évite ce piège avec brio. Question d’écriture. D’agencement. Il y a là autant de retenue (refus de l’apitoiement, du misérabilisme) que de dévoilement (lâcher le morceau, y aller coûte que coûte).

Le plus beau, le plus fort, c’est encore que malgré les couches sombres qui persistent à s’accumuler, ou peut-être à cause de cette chape de plomb qui finit par dire son nom de toutes les façons, un ressort secret opère quelque part.

Toucher le fond, aller au bout, mettre le doigt sur tout ce qui achoppe, vider son sac. C’est ce que fait la narratrice. Se délester de son passé sans le nier. Pour mieux se ressaisir, pour se donner une chance, dans l’esprit d’un renouveau, qui sait. Sans pour autant se conter d’histoires, s’illusionner. C’est peut-être cela qui domine, finalement, dans Le parfum de Janis. Quelque chose comme une pulsion de vie.

Aujourd’hui je pense à toutes ces filles, à toutes ces femmes qui implosent, prises qu’elles sont dans une relation où il n’y a pas de place pour elles, toutes ces mères qui retiennent leur fille près d’elles, comme des joujoux brillants dans lesquels elles peuvent se mirer. Ô toi, perle de ma chair, reflet parmi les reflets, dis-moi que j’existe.

Le parfum de Janis

Corinne Larochelle, Le Cheval d’août, Montréal, 2015, 154 pages