La mémoire longue

Dans un monde vicié où ce qui s’est produit il y a deux heures et quart relève déjà de la vieille histoire, il se révèle extrêmement rafraîchissant, à l’instar d’une bonne limonade, de constater que certaines gens refusent d’oublier et que si le temps fuit avec une inexorabilité affligeante, ce n’est pas une raison que la mémoire fasse pareil. Aussi doit-on souligner les efforts de ceux et celles qui ont créé il y a quelques années le musée Shoeless Joe Jackson, aménagé dans la maison même où l’homme a vécu à Greenville, en Caroline du Sud.

Shoeless Joe Jackson fut l’un des plus grands joueurs de son époque et de toute l’histoire du baseball. Il était ainsi surnommé parce qu’une fois alors qu’il était jeune, il portait des chaussures neuves qui lui causaient des ampoules et avait décidé de les enlever (les chaussures, pas les ampoules) pendant un match. Un partisan de l’équipe adverse l’avait invectivé en le traitant de va-nu-pieds, un journaliste avait repris la chose et le sobriquet est resté.

En carrière dans les ligues majeures de 1908 à 1920, Jackson a maintenu une moyenne au bâton de ,356, la troisième plus élevée de tous les temps derrière celles de Ty Cobb (,366) et Rogers Hornsby (,358). Cobb lui-même disait de Jackson qu’il était le plus beau frappeur qu’il ait jamais vu. Et il ne donnait pas sa place en défensive non plus : de son gant de voltigeur, on disait qu’il s’agissait de l’endroit où allaient mourir les triples.

En 1921, Shoeless Joe Jackson et sept de ses coéquipiers des White Sox de Chicago ont été bannis à vie du baseball au motif qu’ils avaient comploté avec des parieurs pour perdre délibérément la Série mondiale de 1919 contre les Reds de Cincinnati. Un jury a acquitté les huit joueurs faute de preuves suffisantes, mais le premier commissaire des ligues majeures, Kenesaw Mountain Landis, nommé en 1920 au milieu d’un lourd parfum de scandale, leur a néanmoins imposé une suspension pour toujours.

Le rôle exact joué par Jackson dans la conspiration n’a jamais été clairement établi et près d’un siècle plus tard, les conjectures continuent de s’entrechoquer. Il aurait refusé les 5000 $ qu’on lui a versés, et plusieurs pointent sa moyenne de ,375 pendant la Série de 1919 comme indice sérieux de ce qu’il ne peut avoir triché alors même qu’on continue de décortiquer les sommaires des matchs et les reportages des journaux pour tenter de déceler une quelconque tendance. Jackson lui-même a clamé son innocence jusque sur son lit de mort en 1951 et à ceux qui lui reprochaient à tout le moins d’avoir été au courant de la machination et de s’être tu, il rétorquait qu’il avait tenté d’en informer le rébarbatif propriétaire des White Sox, Charles Comiskey, mais que celui-ci avait refusé de le rencontrer.

Il faut dire que Comiskey n’était pas blanc comme neige dans cette histoire. Ses joueurs étaient largement sous-payés. En 1919, lorsque le lanceur Eddie Cicotte — l’un des conspirateurs —, qui avait dans son contrat une clause prévoyant une prime s’il remportait 30 victoires, a atteint 29 gains, Comiskey a ordonné qu’il soit maintenu sur le banc. Et si le scandale de la Série mondiale truquée est passé à l’histoire comme celui des Black Sox, cette expression pour désigner l’équipe existait depuis quelque temps déjà. Depuis, en fait, que Comiskey avait cessé de payer pour le lavage des uniformes de ses joueurs.

La mémoire, donc. Il y a quelques semaines, les responsables du musée Shoeless Joe Jackson ont écrit au nouveau commissaire du baseball majeur, Rob Manfred, pour lui demander de réintégrer le grand joueur, ce qui ouvrirait la porte à une probable intronisation au Temple de la renommée. Manfred s’étant dit ouvert à la perspective de rencontrer Pete Rose, lui aussi banni à vie pour avoir parié sur des matchs alors qu’il était le gérant des Reds, on croyait logiquement qu’il serait disposé à étudier le dossier de Jackson. Pour les partisans de sa réintégration, les preuves de sa culpabilité restent loin d’être suffisantes, une injustice a été commise et quoi qu’il en soit, son séjour au purgatoire a assez duré.

On a appris cette semaine que c’était toutefois peine perdue. Manfred leur a répondu en évoquant ses prédécesseurs qui ont refusé de reconsidérer l’affaire et en faisant valoir que 95 ans après les faits, il est impossible d’établir une vérité qui permettrait de casser la décision de Landis.

Say it ain’t so, Joe, comme chantait le poète.

2 commentaires
  • Yves Rousseau - Abonné 3 septembre 2015 10 h 22

    Toutte est dans toutte

    Quel plaisir ce matin en ouvrant mon édition papier du Devoir de lire votre article sur Shoeless Joe Jackson.

    Il se trouve que pas plus tard qu'hier soir (je m'en rappelle encore) ma copine et moi on se regardait Field of Dreams. La deuxième partie d'un programme double de films de baseball, le dit programme double ayant débuté il y a quelques semaines (je me souviens moins) avec Bull Durham.

    Les deux films mettant en vedette Kevin Costner. Mais ça c'est un vrai hasard.

    Pour revenir à nos voltigeurs, il se trouve que ma copine revient d'un exil de 10 ans au Wisconsin, vêtue d'un chandail des Brewers et accessoirement des Packers, mais ceci est une autre histoire.

    Elle avait aussi écouté du Murray Head dans la journée, sans savoir que Field of Dreams était au programme.

    De plus, ma chienne a les pattes blanches et rapporte la balle.

    Ça ne peut plus être une coïncidence.

    Il se trouve aussi que mes voisins (qui sont abonnés au Devoir), partaient justement ce matin en direction de Boston, patrie des Red Sox...

    Et vous M. Dion, quels sont vos films de baseball préférés?

  • François Rivet - Abonné 3 septembre 2015 21 h 18

    toutte à fait

    Et moi, pendant que je lisais votre excellent commentaire, non seulement le baseball jouait à la télé mais c'était à TVA Sport, propriété de Québécor, dont on à demandé au patron de montrer patte blanche, et dont le partie politique doit périodiquement effectuer quelques lavage de linge sale en famille...