Les mystères de l'affaire Arar

En paraphant une «entente formelle en ce qui a trait au déplacement des ressortissants canadiens et américains dans les pays tiers», le premier ministre Paul Martin a adroitement dépassé les attentes lors de sa première rencontre avec le président George W. Bush.

Les lettres échangées par leur ministre respectif des Affaires étrangères, qui n'abordent pas le cas de Maher Arar, se concentrent sur des procédures futures. Cependant, il est à noter que les premières ébauches de la correspondance entre Bill Graham et Colin Powell ont été rédigées à la suite de l'appel téléphonique entre leurs deux patrons à la mi-décembre, ce qui explique pourquoi M. Martin s'est refusé à demander une enquête publique. Il connaît probablement déjà le fin fond de l'affaire Arar.

À Monterrey, au Mexique, le premier ministre canadien aurait pu paraître obséquieux quand le président américain a dit qu'il ferait tout ce qui est nécessaire pour protéger la sécurité de son pays. Cependant, M. Martin dispose d'une main très faible dans son jeu, et il le sait. En effet, en décortiquant l'affaire Arar, M. Martin a sans doute découvert une opération de camouflage de ce côté-ci de la frontière.

Les signes de la complicité canadienne dans l'expulsion de M. Arar sont apparus dès septembre 2002 alors que celui-ci a été intercepté à bord d'un avion à New York à son retour d'un voyage en Tunisie. Au début, notre gouvernement a invoqué l'ignorance. Un mois après l'expulsion de M. Arar vers la Syrie, Bill Graham, ministre des Affaires étrangères à l'époque, a officiellement porté plainte auprès de Colin Powell. Ce qui est étrange — mais ce ne l'est certainement pas d'un point de vue rétrospectif —, c'est qu'à ce moment-là, cette première protestation officielle a plutôt été la dernière.

En visite à Ottawa le 14 novembre de la même année, M. Powell avait informé son homologue canadien que la GRC avait fourni des renseignements sur M. Arar au FBI. Six mois plus tard, l'ambassadeur américain au Canada, Paul Cellucci, avait raconté à un groupe privé que les agences canadiennes étaient au courant depuis longtemps des activités de M. Arar et n'avaient pas voulu qu'il soit rapatrié ici. Cependant, dans une lettre à l'épouse de M. Arar écrite en juin 2003, le premier ministre Jean Chrétien avait exprimé sa surprise à propos de l'expulsion par les États-Unis d'un citoyen canadien en Syrie. En novembre dernier, il contestait toujours les renseignements fournis par M. Powell au sujet du rôle de la GRC dans cette affaire.

Nous savons maintenant que, du moins au début, ni M. Chrétien ni M. Graham n'ont été informés par le greffier du Conseil privé du rôle joué par la GRC dans l'affaire Arar. À ce jour, ce que la police a dit et n'a pas dit à son ministre, l'ancien solliciteur général Wayne Easter, demeure nébuleux. Encore en juillet 2003, ce dernier prétendait toujours qu'aucune information n'avait été «officiellement» fournie aux Américains, bien qu'il n'ait alors pas nié soupçonner la présence d'«escrocs» au sein de la GRC.

En septembre 2003, le comité des Affaires étrangères de la Chambre des communes a convoqué le commissaire adjoint de la GRC, Richard Proulx, à témoigner. Malgré des demandes répétées, M. Proulx, qui dirige le Service des renseignements criminels, a refusé d'indiquer si la GRC avait oui ou non fourni des renseignements sur M. Arar à ses homologues américains, invoquant alors le secret opérationnel.

Dans les jours qui ont suivi la déclaration de M. Easter au sujet de la présence d'«escrocs» au sein de la police, l'ambassade américaine à Ottawa, présumément sous la pression des autorités canadiennes, a déclaré que la GRC n'avait joué aucun rôle «direct» dans l'expulsion de M. Arar. Cependant, grâce à des rapports récents, nous savons maintenant que les agents de la GRC attendaient M. Arar à l'aéroport de Dorval quand il a été forcé de descendre d'avion et arrêté à New York.

Nous savons aussi qu'alors qu'il était gardé à vue aux États-Unis, la police canadienne entretenait des communications étroites avec les autorités américaines, qui lui ont demandé si M. Arar serait détenu à son retour au Canada. Nous savons que la police canadienne a répondu par la négative.

M. Cellucci indique que la GRC n'a pas voulu que les autorités américaines renvoient M. Arar chez lui, au Canada. Cela suppose-t-il que la GRC n'ait exprimé aucune opinion au sujet de la destination finale de M. Arar? Ou encore — et on ne peut certes pas exclure cette possibilité à la lumière des fuites récentes au sujet des activités alléguées de M. Arar en Afghanistan —, un agent de la GRC aurait-il fermé les yeux sur une éventuelle expulsion de M. Arar en Syrie, voire exprimé son assentiment à une telle mesure?

Peut-être que M. Martin connaît déjà le fin fond de l'affaire. Mais peut-être aussi que, tout comme nous, il attend encore le rapport de la Commission publique de plaintes de la GRC. Cependant, alors que de futures expulsions restent possibles, M. Martin aura au moins écarté la possibilité d'une répétition de l'affaire Arar.

Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.